Deux mythes fondateurs
Introduction
Mon intervention portera sur deux récits que l’on peut considérer, chacun à sa façon, comme des mythes fondateurs ou, plus simplement, des fables esthétiques.
En regard des ambitions affichées de ce colloque, qui portent sur les relations qui se nouent entre texte et image, entre récit et représentation, ces deux textes me semblent exemplaires car ils développent un procès narratif en le mettant en étroite relation avec une figure iconique, cette dernière pouvant être considérée ainsi comme le personnage central de l’histoire, celle-ci se confondant avec sa genèse, les diverses configurations dans lesquelles elle se situe puis sa disparition, qui correspond à chaque fois avec une fin ou une suspension du récit.
Dans les deux cas, et c’est pourquoi on peut évoquer l’idée de mythe fondateur, si l’histoire racontée est celle de la production d’une image, elle est tout autant celle de la production du producteur de l’image, en un mot de l’artiste, dont le destin est si étroitement lié à cette dernière qu’il disparaît à son tour, simultanément à l’effacement de son œuvre.
La première histoire est celle, bien ou trop connue, de Pygmalion, telle qu’elle est narrée par Ovide ; quant à la seconde, il s’agit d’un épisode du roman de Zola, Thérèse Raquin, ouvrage moins célèbre que le roman intitulé L’œuvre mais qui peut se lire comme une sorte de mythe d’origine de l’artiste expressionniste.
Pygmalion ou l’artiste pris au piège de son art, même
Pour résumer, l’histoire de Pygmalion c’est celle d’un individu qui échange sa condition d’homme, au sens biologique et sexuel du terme, au profit du statut d’artiste, de producteur d’icône, puis, en quelque sorte vaincu par son œuvre, finit par abandonner ses pouvoirs de créateur pour redevenir cet homme biologique qu’il se refusait à être au début.
Le début du récit débute donc par ce qu’on pourrait appeler une nécessaire misogynie esthétique, indispensable à l’accomplissement du double programme artistique de Pygmalion : 1) la transformation de la femme biologique en représentation
2) celle de l’homme de chair en artiste
Pygmalion, dans un premier stade, nous est donc présenté comme un abstinent, celui qui simultanément fuit le monde des femmes et du désir sexuel et se prépare à y substituer l’univers non –naturel de la mimesis artistique : « Pygmalion, pour les avoir vues mener une existence vouée au crime, plein d’horreur pour les vices que la nature a prodigalement départis à la femme, vivait sans épouse, célibataire, et se passa longtemps d’une compagne partageant sa couche. »
Pygmalion, le célibataire, celui qui refuse la loi biologique de la reproduction, peut alors se transformer en artiste, selon la définition classique de maître d’une techné : « Cependant avec un art et un succès merveilleux, il sculpta dans l’ivoire à la blancheur de neige un corps auquel il donna une beauté qu’aucune femme ne peut tenir de la nature ; »
La techné de l’artiste au service de la mimésis, soit la reproduction d’un être idéal, entraîne l’apparition d’un objet qui se détache doublement de la nature, par son mode de production et par sa « supériorité » formelle, sa transcendance esthétique. La ligne de partage entre l’art et la nature, entre la vie et l’artifice est ici tracée avec le maximum de netteté. L’artefact : la femme artificielle supérieure en beauté à toutes les femmes naturelles, n’a plus rien à voir ni avec la vie en général (comme pouvoir d’engendrement) ni avec la vie en particulier (les vivants singuliers produits par cette puissance vitale).
Ici l’idéalisme artistique prolonge l’idéal ascétique ou plutôt devient le complémentaire de ce dernier dans l’exclusion du troisième terme : le modèle biologique naturel, devenu superflu. Triomphe de l’art célibataire sur la vie : c’est de l’absence de la femme réelle qu’a pu naître, selon une logique sémiotique imparable, le signe de son absence.
Le retour de la femme
C’est alors qu’intervient une déviation inattendue, qu’on pourrait appeler les effets pervers de l’alliance de la techné et de la mimesis. En effet, aussi idéale soit-elle, la femme artificielle, en tant que produit mimétique, reproduction d’une femme, fût-elle absente ou virtuelle, finit non par se confondre avec son référent mais plus exactement par le produire, sur un mode performatif, entraînant alors l’apparition des mêmes sentiments que ceux qu’aurait provoqué l’« original », cette femme biologique éliminée du monde de l’art.
Paradoxalement, c’est grâce à la techné, l’art de l’artiste, que cette « vie », tenue à l’écart par l’ascétisme et l’abstinence, fait alors son retour : « Elle avait toute l’apparence d’une véritable vierge, que l’on eût crue vivante et, si la pudeur ne l’en empêchait, désireuse de se mouvoir : tant l’art se dissimule grâce à son art même. » Piégé par sa virtuosité, son art, comme les pigeons par Zeuxis ou Zeuxis lui-même par Parrhasios, Pygmalion « conçut de l’amour pour son œuvre… et son cœur s’enflamme pour ce simulacre de corps. Souvent, il palpe des mains son œuvre pour se rendre compte si c’est de la chair ou de l’ivoire.»
Ce retour de la vie, et de son corollaire, le désir dans le champ de l’art, marque l’entrée dans un univers d’indistinction dans lequel l’art et la vie, au lieu d’être nettement séparés, comme au début de l’histoire, se mélangent, se confondent, et c’est l’icône, être double, ambivalent, qui joue ici le rôle principal, l’opérateur de confusion. Le célibataire abstinent se conduit maintenant avec son œuvre, ce double, ce simulacre produit par son art, comme s’il s’agissait d’une de ces femmes réelles qu’il fuyait naguère. Le maître de la mimésis imite à son tour, reproduit les gestes du commerce érotique. La relation duelle à son œuvre se transforme à présent en une sorte de théâtre sur la scène duquel se jouent, se miment les gestes amoureux. : « Il lui donne des baisers et s’imagine qu’ils lui sont rendus… Tantôt il lui prodigue des caresses, tantôt il lui apporte des présents qui sont bienvenus des jeunes filles… Il la pare aussi de vêtements, passe à ses doigts des bagues précieuses, etc. » Il finit par lui faire occuper sa couche vide : « il la place sur des coussins teints avec le murex de Sidon, il lui décerne le nom de compagne de sa couche, il fait reposer son cou incliné sur un mol amas de plume, comme si le contact devait lui en être sensible. »
Cette période d’indistinction, de confusion, qui n’est ni la relation sémiotique (l’écart, la distance originelle n’est plus maintenue) ni la véritable union biologique (l’acte réel est dans l’impossibilité de se réaliser, Pygmalion ne peut consommer son mariage) ne peut être que transitoire : plus vraiment artiste mais pas encore amant, Pygmalion navigue entre les deux espaces, celui de l’art qu’il rêve de quitter, celui de la vie qu’il n’a pas encore atteint. Renversant le dispositif symbolique initial, cette phase intermédiaire va s’achever par le triomphe de la nature sur l’artefact, de la vie sur l’art.
Fou de désir, Pygmalion s’adresse alors aux Dieux, mais l’entité qu’il invoque n’est ni Apollon ni les Muses, divinités présidant aux arts, mais leur rivale, Vénus, la déesse de l’amour, la priant de lui accorder « une épouse (qui) soit … semblable à la vierge d’ivoire. » L’artiste, s’effaçant derrière l’amant, a renoncé ici délibérément à tous ses pouvoirs, ceux qui lui avaient permis de rivaliser avec la créativité de la nature jusqu’à quasiment la surpasser.
Ce qu’il demande donc maintenant à Vénus c’est d’inverser le processus mimétique en abolissant la coupure sémiotique : c’est désormais la nature (la vie) qui devra en quelque sorte imiter le signe, la représentation artistique. Vénus, déesse du désir et de la beauté, véritable nom de la puissance reproductrice de la vie, accède bien sûr à ses vœux : « Rentré chez lui, Pygmalion se rend auprès de sa statue de jeune fille, et, se penchant sur le lit, il lui donna des baisers… Frappé de stupeur, plein d’une joie mêlée d’appréhension et craignant de se tromper, l’amant palpe de la main et repalpe encore l’objet de ses vœux. C’était un corps vivant… »
Le texte est encore une fois très explicite, ce que veut désormais Pygmalion, l’artiste redevenu homme c’est-à-dire désirant, c’est bien coucher avec sa «femme d’ivoire », s’unir sexuellement avec elle : « A leur union qui est son ouvrage, Vénus est présente. »
Ce triomphe de Vénus, c’est la victoire définitive de la vie sur l’art : devenue femme de chair, l’icône, la statue d’ivoire disparaît, s’abolit comme œuvre. Devenu amant ou mari, Pygmalion le célibataire cesse dès lors d’être un artiste. La reproduction vitale, celle qui produit des doubles vivants, l’emporte définitivement sur la reproduction artistique : Pygmalion, parricide de son œuvre dans le champ de l’art, devient père dans celui de la vie: « Et quand, pour la neuvième fois, le croissant de la lune se referma sur son disque plein, la jeune femme mit au monde Paphos, de laquelle l’île tient son nom. »
C’est sur ce triomphe de l’art sur la vie, identifié à la commune disparition de l’image et de son producteur, que le récit lui-même, suspendu à un dispositif qu’il avait dans un même geste mis en place et narrativement programmé l’abolition, à son tour disparaît, s’effaçant à son tour.
Laurent ou l’artiste malgré lui
Si l’aventure de Pygmalion est une fable qui exemplifie le régime esthétique de la mimésis, l’histoire de Laurent en est une autre qui exemplifie à son tour le régime qui va remplacer ce dernier, à savoir le régime de l’expression.
Ici aussi, c’est une représentation, une image qui va jouer le rôle déterminant. Je résume l’histoire. Laurent, fils de paysan, ex-apprenti artiste puis petit bureaucrate, devient l’amant de Thérèse, mariée à son collègue et ami Camille, dont il a fait un portrait, puis qu’il assassine en le noyant. Après la mort de ce dernier, les deux amants, à présent mariés, sont hantés par l’image de Camille, et ne supportent plus d’être en présence l’un de l’autre. Laurent décide alors de reprendre la peinture et se met à peindre des séries de figures humaines. Un jour, un de ses anciens amis, artiste professionnel, visite son atelier et admirant ces nouvelles œuvres, lui fait remarquer que les visages qu’il peint sont tous ressemblants. Laurent s’aperçoit alors que c’est le visage de Camille qu’il reproduit de façon obsessionnelle. Il détruit alors toutes ses œuvres et arrête de peindre. L’histoire se finira par le suicide commun du couple criminel.
La rencontre des deux peintres :
1) Laurent avant la rencontre :
Dans un premier temps, Zola nous présente Laurent, le paysan paresseux qui veut faire de l’art, comme un artiste raté :
« il s’était jeté dans l’art, espérant y trouver un métier de paresseux ; le pinceau lui semblait un instrument léger à manier […] il rêvait d’une vie de voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soûleries. »
Zola, qui l’a bien connue et vécue en partie, nous parle ici, à travers Laurent, non pas de l’art, mais de la vie d’artiste. Ce que Laurent, ou plutôt la paresse qui est en lui recherche, ce n’est ni l’ascèse artistique ni les problèmes de la création, mais ce qu’il imagine être la condition de ceux qui se sont exclus du monde du travail, au sens matériel, paysan, bourgeois, prolétaire, du terme : « Je m’étais mis à faire de la peinture. Cela m’amusait ; le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour… »
Victime d’une vision purement externe du monde de l’art, ce à quoi Laurent n’a pas et n’aura jamais accès, c’est à cette entité mystérieuse qu’est le « travail artistique », soit la mise en forme maîtrisée du réel. Laurent le paresseux ne pourra jamais devenir autre chose qu’un peintre raté, car fondamentalement, il reste un paysan : « son œil de paysan voyait gauchement et salement la nature ; ses toiles, boueuses, mal bâties, grimaçantes, défiaient toutes critiques. » (ibid)
Dans le champ de la représentation, dans lequel il s’agit d’avoir un « œil » et de « voir » la nature selon cet œil, soit traduit dans le vocabulaire de Zola critique d’art : « voir le monde à travers un tempérament », Laurent ne peut pas être un bon ou un vrai artiste. Il ne possède que ces qualités de paysan lisibles à travers son corps, comme en témoignent ses grosses mains aussi utiles pour le rude labeur des champs qu’elles s’avèrent handicapantes dans le monde sophistiqué de la production de représentation. Dans le cadre idéologique (le déterminisme tainien) qui fonde la pensée de Zola, il existe des tempéraments artistes et des tempéraments paysans et la définition « artiste » de Laurent ne peut se soutenir que comme une définition négative : s’il rejoint le monde de l’art mais pas celui de la création qui lui est biologiquement fermé, c’est uniquement par le bais de l’oisiveté, de la paresse :
Laurent, « paysan » paresseux, véritable oxymore biologique, est donc fatalement un paysan « raté » ; c’est en tant que « raté » qu’il peut accéder non pas au monde de l’art mais à celui de la bohème, c’est-à-dire l’espace du non-travail ; son hérédité l’exclut de la création, car dans ce cadre, ce sont ses « qualités » innées de paysan qui se révèlent : puisque création et tempérament ne font qu’un, c’est alors la « boue », la glèbe d’où il vient et qu’il devrait travailler qui, l’empêchant d’être artiste, remonte de son fonds et submerge les couleurs. Incapable de ce que Freud appellera plus tard sublimation, le peintre-paysan (nouvel oxymore) se complait dans cette analité qui en constitue, selon ce dernier, le fondement, l’étiologie matérielle et secrète : « Il pointillait la toile de minces taches sales… »
Entre parenthèses, ce que Zola décrit ici, en 1867, c’est quelques années à l’avance, les premières œuvres de Van Gogh, qui correspondent en tous points aux qualificatifs qui s’appliquent à Laurent : boueuses, mal bâties, grimaçantes (« les mangeurs de pommes de terre »). Van Gogh l’amateur, le paysan, comme l’est Laurent, peint comme un paysan.
2) La rencontre
Doublement raté comme paysan et comme peintre, Laurent, désormais employé de bureau, est devenu entre-temps l’amant passionné de Thérèse Raquin qu’il épouse donc après avoir assassiné son mari.
Mais désormais hanté par l’image de Camille, le visage qu’il avait au moment de son assassinat, il ne peut plus supporter de rester seul avec Thérèse. Il décide d’abandonner son emploi et de « redevenir » artiste. Il loue alors un atelier et se remet à peindre, pour meubler son oisiveté :
« Il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier de la nature. »
Ici, le narrateur situe Laurent dans un espace qui n’est pas celui de la représentation, dont on a vu qu’il ne pouvait être le sien. Laurent, le désoeuvré va donc chercher à faire œuvre à partir de sa propre expérience, il va devoir faire sortir l’image de son propre « fond », son cerveau, son « âme », en un mot, son intériorité. : il va donc être obligé de s’ « exprimer », d’exprimer ce qui en lui ne demanderait qu’à « sortir ». Seul dans son atelier, il est doublement coupé :
- du métier, il est sans maître, sans formation, il n’a pas accès à la techné
- du réel, ce que le narrateur appelle la « nature ».
Ni technicien, ni « naturaliste », toutes les conditions se trouvent donc remplies pour qu’il devienne « expressif », voire expressionniste.
Laurent, seul, sans modèles, se met donc à peindre des visages : « il entreprit une tête d’homme »
C’est à ce moment qu’il rencontre son ancien ami peintre, véritable artiste. Celui-ci, dont le narrateur nous précise qu’il « avait obtenu un joli succès au salon », se situe donc du bon côté de l’art : il possède le savoir-faire, cette techné qui lui a valu la reconnaissance par ses pairs dont on connaît l’exigence, et il a l’œil , celui qui lui permet de juger par avance les essais de Laurent comme ce qui « allaient sûrement lui donner la nausée ». Or ce qui va surgir de cette confrontation entre le vrai artiste et ce qu’est Laurent, le paysan échappé de sa condition, ce peintre du dimanche, c’est l’apparition de cette figure inédite, innommée et encore innommable (il faudra attendre le début du XXe et Worringer pour lui donner un nom) celle de l’artiste expressionniste.
a) l’altérité
Ce qui caractérise cette figure et plus généralement l’agencement expressionniste, c’est en quelque sorte le retour de la notion antique de possession, d’enthousiasme, la possession par le dieu (étymologie), soit l’apparition d’une altérité. Mais ce qui en fait la modernité, c’est l’association de cette altérité avec l’intériorité la plus singulière, la plus subjective : c’est tout le paradoxe de la notion moderne d’expression qui va se synthétiser dans la notion voisine d’inconscient : l’inconscient c’est une altérité interne. Or, parce qu’elle est autre, étrangère tout en se confondant avec l’être même du sujet, cette altérité ne peut à son tour n’apparaître qu’à un autre.
C’est exactement ce que montre la scène de l’atelier décrite par le narrateur.
Croyant ne voir que les croûtes immondes auxquelles l’avait habitué Laurent, l’artiste est stupéfait devant les dernières productions de ce dernier : « il y avait là cinq études, deux têtes de femme et trois d’homme, peintes avec une véritable énergie, l’allure en était grasse et solide… »
Littéralement, il n’arrive pas à croire que Laurent, le Laurent paysan qu’il connaît et qui est tout sauf un artiste, puisse être l’auteur de ces œuvres.
Il insiste : « C’est toi qui a fait cela ?... Voyons, pas de blague, tu es vraiment l’auteur de ces machines-là ? »
La remarque du peintre, c’est le cri du cœur de celui qui ne peut que dissocier l’identité de l’individu et celle de l’artiste, l’idée de l’altérité s’exprime ici sur le mode le plus simple, le plus primaire, c’est un autre qui a fait l’œuvre, ce ne peut être celui-ci, Laurent, le cul-terreux, « l’ignoble maçon » Il est impossible qu’un même sujet soit à l’origine de ce qu’il voit.
b) L’œuvre expressionniste
« Ces études étaient gauches, mais elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu’elles annonçaient un sens artistique des plus développés. On eut dit de la peinture vécue. »
Les termes soulignés ici développent tous les poncifs qui définiront l’œuvre expressionniste :
- c’est une œuvre non finie, d’abord par ce qu’elle n’est et ne restera qu’une ébauche, un premier jet, et d’autre part, parce qu’elle est mal faite, elle demeure à jamais privée de la perfection de l’accomplissement, tout ce qui empêche une production expressionniste d’être une œuvre au sens classique, aristotélicien, qui identifie forme et achèvement.
- elle est étrange, encore une fois, elles témoignent d’une altérité, d’une non-conformité aux normes ;
- elle est pathétique : c’est le pathos, la souffrance, la douleur, qui s’exprime à travers elle ;
- elle est « puissante », on est passé d’un système de valeurs fondé sur la forme à un système basé sur l’énergie, la force (opposition qu’on retrouve chez le contemporain de Zola, Nietzsche, puis plus tard chez tous les théoriciens nietzschéens comme Deleuze), ce basculement constituant une des grandes caractéristiques de l’idéologie de la modernité.
- et enfin, dernière caractéristique qui synthétise toutes les autres déterminations : elle est vivante, liée à la vie. C’est la vie qui s’exprime en elle ; le nouveau poncif qui, sous différentes formes, va constituer le paradigme majeur de l’art romantique, moderne, puis contemporain et qui constitue la formule de base de l’esthétique critique de Zola, l’art c’est la vie, est ici une nouvelle fois décliné. L’opposition qui constitue l’ossature de base du vitalisme entre Forme/Energie, la forme étant rangée du côté de ce qui s’oppose à la vie, du côté des instances mortifères et la vie étant à penser du côté du flux vital, trouve ici sa traduction, la bonne forme étant celle produite par le dispositif artistique traditionnel, celui qu’illustre encore les Salons et la « vie » étant ce qui s’exprime à travers ces œuvres nouvelles que Zola défendra de façon aussi véhémente que confuse.
d) la maladie
Ce qui donc fait œuvre à travers le non-artiste Laurent (celui qui est incapable de trouver la bonne forme) et qui produit donc ces objets inédits, étranges mais géniaux : « Jamais l’ami de Laurent n’avait vu des ébauches si pleines de hautes promesses », ce serait la vie, au sens où Kant parlait du « génie qui donne ses règles à l’art », mais ici dans un sens particulier, négatif, pathologique.
Nous retrouvons alors un autre poncif constitutif de la définition de l’artiste expressionniste, fondamental lui aussi : son identification au malade, qui culminera bien sûr avec les deux internés que seront Van Gogh et Artaud, le premier subissant, le second à l’inverse revendiquant hautement ce statut.
Car ce qui transforme Laurent, le paresseux peintre du dimanche, en véritable artiste, en génie spontané, né de rien, c’est en fait sa maladie, celle causée par les effets traumatiques de l’assassinat : « La maladie en quelque sorte morale, la névrose dont tout son être était secoué développait en lui un sens artistiques d’une lucidité étrange ; […] l’effroyable secousse […] avait changé cet homme, en développant en lui des nerfs de femme […] Laurent était devenu artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit.[…] Dans la vie de terreur qu’il menait, sa pensée délirait et montait jusqu’à l’extase du génie. »
Cette maladie, maladie des nerfs, qui possède un pouvoir créateur sur les images produites, est aussi une instance formative qui transforme, met en forme le corps même, l’apparence physique de Laurent, que son ami ne reconnaît pas, pas plus qu’il ne reconnaît dans les œuvres nouvelles les terreux barbouillages d’autrefois : l’autre Laurent, cette altérité à la fois créative et pathologique, créatrice parce que pathologique, se manifeste, comme plus tard Mr Hyde dans la nouvelle de Stevenson, sous la forme d’un double qui a pris possession de son ancien corps, de son ancienne identité : « la vérité était que le peintre ne retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu’il avait connu autrefois […] le visage s’était aminci et avait des pâleurs de bon goût, le corps entier se tenait plus entier et plus souple . »
e) la vérité
Le dernier point qui complète le dispositif expressionniste développé ici, c’est la question de la vérité.
Dans le paradigme expressionniste, l’œuvre est équivalente de la vérité ; c’est même ce qui la différencie essentiellement de toute œuvre fondée sur les dispositifs de la représentation. On le sait, les philosophes, considérés comme les gardiens de l’idée de vérité, se fondant sur la dimension fictionnelle de la représentation classique, en ont souvent dénoncé le caractère mensonger. Le renversement expressionniste implique donc un renoncement à la mimesis, à la dépendance vis-à-vis du réel qu’elle ne ferait qu’éloigner en le redoublant, et cela grâce à un retour à la pure subjectivité, proposant une version solipsiste de l’œuvre ; cette autonomie, cette autarcie qui signe un adieu aux pouvoirs de la fiction implique une mise à l’écart du mensonge indissociable de toute fictionnalité, et donc un retour possible de la vérité. L’œuvre définie comme expressive, expressionniste, s’appuyant sur une relation univoque entre signifiant et signifié, exprimé et expression, sera alors considérée comme toujours vraie, parce que fondée dans et par le sujet et c’est ce qui en fait l’insigne prix aux yeux de ses créateurs et ses spectateurs,
Ici encore, l’œuvre expressionniste obéit au paradigme antique : elle est oracle mais cette fois, l’oracle est d’ordre interne, privé. C’est la vérité psychique, la singularité psychologique qui est ici révélée.
Les images créées par Laurent, et qui semblent si géniales à son ami, ne sont, comme l’œil de son ami peintre le lui révèle, qu’une déclinaison d’une même image-matrice : «Ces cinq têtes se ressemblent. [elles] prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne l’air d’hommes déguisés… » Les figures nées de sa fantaisie ne sont en réalité qu’une seule image obsédante que reproduit inlassablement Laurent, ou plutôt Laurent-le-peintre, celui qui s’est emparé du corps et de l’âme du vrai Laurent ; et cette image « intérieure » n’est en réalité que la reproduction du visage de Camille, tel qu’il était quand il l’a noyé et tel qu’il l’a revu à la morgue : « Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous… Ils ressemblent à Camille […] Il existait une autre ressemblance terrible entre ces têtes : elles paraissaient souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même sentiment d’horreur. »
L’image, pur produit de ce que Breton aurait appelé «l’automatisme psychique », version littéraire-psychiatrique de l’enthousiasme antique, une fois identifiée, fonctionne donc pour Laurent comme une soudaine et terrible révélation. Comme plus tard son lointain héritier Pollock, autre automate psychique, Laurent, habité par son double artiste, ne sait pas, ne savait pas ce qu’il faisait quand il peignait, quand sa maladie peignait à travers lui, à travers son corps et sa main. C’est grâce au détour par l’autre, le regard de l’autre que lui revient, comme un boomerang, la Vérité, sa terrible vérité, celle même qu’il voulait tenir à distance dans la « distraction » (au sens pascalien) de la vie d‘artiste.
Cette image, située dans la double logique, pathologique et policière, du symptôme et de l’indice, est donc, obstinément, cruellement, vraie ; elle l’est sur deux plans, subjectif et objectif :
- d’une part, elle dit la vérité, intime, de l’assassin, celle de son remords, la charge trop lourde qu’aura été son crime pour le héros. Transposé dans le langage scientiste et non moraliste de Zola, qui joue véritablement ici le rôle sémiologique du médecin, elle témoigne de l’expérience de son effondrement psychique (qu’il partage avec sa complice Thérèse) ;
- d’autre part, si l’on adopte cette fois un point de vue policier, cette image, dans l’économie du récit, fonctionnerait comme une « preuve », exemplifiant le caractère criminel et non accidentel de la mort de Camille.
3) La mort de l’artiste
La fin de l’épisode ne fait que confirmer le portrait de l’artiste en peintre expressionniste que Zola nous propose.
Laurent, terrassé par la révélation, reconnaissant comme le produit d’un autre ce qu’il croyait être le fruit de sa propre création, cet autre étant lui-même au plus profond, le vrai Laurent, Laurent le criminel, commence par détruire les œuvres maudite: « Il se leva, il lacéra ses toiles et les jeta dehors. »
Dans un deuxième temps, il tente de savoir, savoir s’il est ou non un véritable artiste ou si seule la maladie œuvrait à travers lui : « Il voulut savoir tout de suite s’il était maître de sa main. » Il se remet donc à dessiner, de toutes les façons, rapidement, lentement, en changeant de sujet, de style, etc. Peine perdue, la même image revient : « Pendant une heure, il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. » Cette lutte forcenée de Laurent contre lui-même, de Laurent conscient contre Laurent l’artiste, nous donne en négatif une nouvelle fois les caractéristiques de l’artiste automatique : non seulement, Laurent, dans ses moments de création, souffre de méconnaissance vis-à-vis de lui-même, ne sachant ni ce qu’il fait ni même qu’il est devenu un grand artiste, mais pire encore, l’instance créatrice qui le pousse se donne comme une véritable force, totalitaire et impérieuse, une entité irrépressible et immaîtrisable.
Georges Bataille, tenant d’un art expressionniste, avait donné, dans la préface à La littérature et le mal, la formule de cette emprise, qu’il appelait de ses voeux : « Comment s’intéresser à des œuvres auxquelles l’auteur, visiblement, n’a pas été contraint ». C’est cette contrainte, cette aliénation que Laurent expérimente à présent : « Il avait beau tendre sa volonté, éviter les lignes qu’il connaissait si bien ; malgré lui, il traçait les lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés . » Vaincu par lui-même, par ça qui peint à travers lui, Laurent renonce : « Cette pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que sa main ne lui appartenait plus. S’il voulait vivre paisible dans son atelier, il ne devrait plus jamais y peindre. »
Conclusion
Deux récit donc, deux mythes construisant deux figures littéraires de l’artiste, et qui ont pour point commun de les pousser à leurs limites, dessinant en négatif deux modèles antagonistes de créateur et de relation à l’œuvre :
Le premier modèle est celui de l’artiste mimétique, engagé dans la double recherche de la ressemblance et de la perfection formelle : sa limite paradoxale c’est celle du double parfait de la vie, auquel il ne manque que la vie même, au sens biologique, celle-ci n’étant plus alors qu’un accessoire extérieur, une sorte de supplément. Ayant obtenu ce supplément, ce pharmakon magique, victime en quelque sorte de son art même, l’artiste n’a plus alors qu’à s’effacer derrière son chef-d’œuvre.
Le deuxième modèle, à l’inverse, est celui de la déchirure, la schizophrénie du créateur moderne dont le seul pouvoir consiste à accepter son impouvoir, son effacement comme sujet, abolissant précisément ce qui relèverait en lui d’une quelconque maîtrise. Sa limite est celle de l’aliénation, aux deux sens du terme, philosophique et clinique, qui fonctionne comme un marché d’où l’on ne peut sortir que perdant, un pacte avec le diable: la création en échange de la dépossession, l’art contre la folie, tout retour à la normalité signant la fin du procès artistique, la disparition de l’art.
M.E./2009
On sait que c’est le dispositif même de la cure psychanalytique, qui vient se substituer à l’introspection psychologique, qui constituait une des grandes conquêtes de la littérature et de l’art romantique en général.
C’est d’ailleurs ce présupposé d’une vérité psychique qui permet à quelque chose comme la psychologie de l’art de se mettre en place.
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