Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /Avr /2010 16:17

Deux mythes fondateurs

 

Introduction

Mon intervention portera sur deux récits que l’on peut considérer, chacun à sa façon, comme des mythes fondateurs ou, plus simplement, des fables esthétiques.

En regard des ambitions affichées de ce colloque, qui portent sur les relations qui se nouent entre texte et image, entre récit et représentation, ces deux textes me semblent exemplaires car ils développent un procès narratif en le mettant en étroite relation avec une figure iconique, cette dernière pouvant être considérée ainsi comme le personnage central de l’histoire, celle-ci se confondant avec sa genèse, les diverses configurations dans lesquelles elle se situe puis sa disparition, qui correspond à chaque fois avec une fin ou une suspension du récit.

Dans les deux cas, et c’est pourquoi on peut évoquer l’idée de mythe fondateur, si l’histoire racontée est celle de la production d’une image, elle est tout autant celle de la production du producteur de l’image, en un mot de l’artiste, dont le destin est si étroitement lié à cette dernière qu’il disparaît à son tour, simultanément à l’effacement de son œuvre.

La première histoire est celle, bien ou trop connue, de Pygmalion, telle qu’elle est narrée par Ovide ; quant à la seconde, il s’agit d’un épisode du roman de Zola, Thérèse Raquin, ouvrage moins célèbre que le roman intitulé L’œuvre mais qui peut se lire comme une sorte de mythe d’origine de l’artiste expressionniste.

Pygmalion ou l’artiste pris au piège de son art, même

Pour résumer, l’histoire de Pygmalion c’est celle d’un individu qui échange sa condition d’homme, au sens biologique et sexuel du terme, au profit du statut d’artiste, de producteur d’icône, puis, en quelque sorte vaincu par son œuvre, finit par abandonner ses pouvoirs de créateur pour redevenir cet homme biologique qu’il se refusait à être au début.

Le début du récit débute donc par ce qu’on pourrait appeler une nécessaire misogynie esthétique, indispensable à l’accomplissement du double programme artistique de Pygmalion : 1) la transformation de la femme biologique en représentation

2) celle de l’homme de chair en artiste 

Pygmalion, dans un premier stade, nous est donc présenté comme un abstinent, celui qui simultanément fuit le monde des femmes et du désir sexuel et se prépare à y substituer l’univers non –naturel de la mimesis artistique : « Pygmalion, pour les avoir vues mener une existence vouée au crime, plein d’horreur pour les vices que la nature a prodigalement départis à la femme, vivait sans épouse, célibataire, et se passa longtemps d’une compagne partageant sa couche. »

Pygmalion, le célibataire, celui qui refuse la loi biologique de la reproduction, peut alors se transformer en artiste, selon la définition classique de maître d’une techné : « Cependant avec un art et un succès merveilleux, il sculpta dans l’ivoire à la blancheur de neige un corps auquel il donna une beauté qu’aucune femme ne peut tenir de la nature ; »

La techné de l’artiste au service de la mimésis, soit la reproduction d’un être idéal, entraîne l’apparition d’un objet qui se détache doublement de la nature, par son mode de production et par sa « supériorité » formelle, sa transcendance esthétique. La ligne de partage entre l’art et la nature, entre la vie et l’artifice est ici tracée avec le maximum de netteté. L’artefact : la femme artificielle supérieure en beauté à toutes les femmes naturelles, n’a plus rien à voir ni avec la vie en général (comme pouvoir d’engendrement) ni avec la vie en particulier (les vivants singuliers produits par cette puissance vitale).

Ici l’idéalisme artistique prolonge l’idéal ascétique ou plutôt devient le complémentaire de ce dernier dans l’exclusion du troisième terme : le modèle biologique naturel, devenu superflu. Triomphe de l’art célibataire sur la vie : c’est de l’absence de la femme réelle qu’a pu naître, selon une logique sémiotique imparable, le signe de son absence.

Le retour de la femme

C’est alors qu’intervient une déviation inattendue, qu’on pourrait appeler les effets pervers de l’alliance de la techné et de la mimesis. En effet, aussi idéale soit-elle, la femme artificielle, en tant que produit mimétique, reproduction d’une femme, fût-elle absente ou virtuelle, finit non par se confondre avec son référent mais plus exactement par le produire, sur un mode performatif, entraînant alors l’apparition des mêmes sentiments que ceux qu’aurait provoqué l’« original », cette femme biologique éliminée du monde de l’art.

Paradoxalement, c’est grâce à la techné, l’art de l’artiste, que cette « vie », tenue à l’écart par l’ascétisme et l’abstinence, fait alors son retour : « Elle avait toute l’apparence d’une véritable vierge, que l’on eût crue vivante et, si la pudeur ne l’en empêchait, désireuse de se mouvoir : tant l’art se dissimule grâce à son art même. » Piégé par sa virtuosité, son art, comme les pigeons par Zeuxis ou Zeuxis lui-même par Parrhasios, Pygmalion « conçut de l’amour pour son œuvre… et son cœur s’enflamme pour ce simulacre de corps. Souvent, il palpe des mains son œuvre pour se rendre compte si c’est de la chair ou de l’ivoire.»

Ce retour de la vie, et de son corollaire, le désir dans le champ de l’art, marque l’entrée dans un univers d’indistinction dans lequel l’art et la vie, au lieu d’être nettement séparés, comme au début de l’histoire, se mélangent, se confondent, et c’est l’icône, être double, ambivalent, qui joue ici le rôle principal, l’opérateur de confusion. Le célibataire abstinent se conduit maintenant avec son œuvre, ce double, ce simulacre produit par son art, comme s’il s’agissait d’une de ces femmes réelles qu’il fuyait naguère. Le maître de la mimésis imite à son tour, reproduit les gestes du commerce érotique. La relation duelle à son œuvre se transforme à présent en une sorte de théâtre sur la scène duquel se jouent, se miment les gestes amoureux. : « Il lui donne des baisers et s’imagine qu’ils lui sont rendus… Tantôt il lui prodigue des caresses, tantôt il lui apporte des présents qui sont bienvenus des jeunes filles… Il la pare aussi de vêtements, passe à ses doigts des bagues précieuses, etc. » Il finit par lui faire occuper sa couche vide : « il la place sur des coussins teints avec le murex de Sidon, il lui décerne le nom de compagne de sa couche, il fait reposer son cou incliné sur un mol amas de plume, comme si le contact devait lui en être sensible. »

Cette période d’indistinction, de confusion, qui n’est ni la relation sémiotique (l’écart, la distance originelle n’est plus maintenue) ni la véritable union biologique (l’acte réel est dans l’impossibilité de se réaliser, Pygmalion ne peut consommer son mariage) ne peut être que transitoire : plus vraiment artiste mais pas encore amant, Pygmalion navigue entre les deux espaces, celui de l’art qu’il rêve de quitter, celui de la vie qu’il n’a pas encore atteint. Renversant le dispositif symbolique initial, cette phase intermédiaire va s’achever par le triomphe de la nature sur l’artefact, de la vie sur l’art.

Fou de désir, Pygmalion s’adresse alors aux Dieux, mais l’entité qu’il invoque n’est ni Apollon ni les Muses, divinités présidant aux arts, mais leur rivale, Vénus, la déesse de l’amour, la priant de lui accorder « une épouse (qui) soit … semblable à la vierge d’ivoire. » L’artiste, s’effaçant derrière l’amant, a renoncé ici délibérément à tous ses pouvoirs, ceux qui lui avaient permis de rivaliser avec la créativité de la nature jusqu’à quasiment la surpasser.

Ce qu’il demande donc maintenant à Vénus c’est d’inverser le processus mimétique en abolissant la coupure sémiotique : c’est désormais la nature (la vie) qui devra en quelque sorte imiter le signe, la représentation artistique. Vénus, déesse du désir et de la beauté, véritable nom de la puissance reproductrice de la vie, accède bien sûr à ses vœux : « Rentré chez lui, Pygmalion se rend auprès de sa statue de jeune fille, et, se penchant sur le lit, il lui donna des baisers… Frappé de stupeur, plein d’une joie mêlée d’appréhension et craignant de se tromper, l’amant palpe de la main et repalpe encore l’objet de ses vœux. C’était un corps vivant… »

Le texte est encore une fois très explicite, ce que veut désormais Pygmalion, l’artiste redevenu homme c’est-à-dire désirant, c’est bien coucher avec sa «femme d’ivoire », s’unir sexuellement avec elle : « A leur union qui est son ouvrage, Vénus est présente. »

Ce triomphe de Vénus, c’est la victoire définitive de la vie sur l’art : devenue femme de chair, l’icône, la statue d’ivoire disparaît, s’abolit comme œuvre. Devenu amant ou mari, Pygmalion le célibataire cesse dès lors d’être un artiste. La reproduction vitale, celle qui produit des doubles vivants, l’emporte définitivement sur la reproduction artistique : Pygmalion, parricide de son œuvre dans le champ de l’art, devient père  dans celui de la vie: « Et quand, pour la neuvième fois, le croissant de la lune se referma sur son disque plein, la jeune femme mit au monde Paphos, de laquelle l’île tient son nom. »

C’est sur ce triomphe de l’art sur la vie, identifié à la commune disparition de l’image et de son producteur, que le récit lui-même, suspendu à un dispositif qu’il avait dans un même geste mis en place et narrativement programmé l’abolition, à son tour disparaît, s’effaçant à son tour.

Laurent ou l’artiste malgré lui

 

Si l’aventure de Pygmalion est une fable qui exemplifie le régime esthétique de la mimésis, l’histoire de Laurent en est une autre qui exemplifie à son tour le régime qui va remplacer ce dernier, à savoir le régime de l’expression.

Ici aussi, c’est une représentation, une image qui va jouer le rôle déterminant. Je résume l’histoire. Laurent, fils de paysan, ex-apprenti artiste puis petit bureaucrate, devient l’amant de Thérèse, mariée à son collègue et ami Camille, dont il a fait un portrait, puis qu’il assassine en le noyant. Après la mort de ce dernier, les deux amants, à présent mariés, sont hantés par l’image de Camille, et ne supportent plus d’être en présence l’un de l’autre. Laurent décide alors de reprendre la peinture et se met à peindre des séries de figures humaines. Un jour, un de ses anciens amis, artiste professionnel, visite son atelier et admirant ces nouvelles œuvres, lui fait remarquer que les visages qu’il peint sont tous ressemblants. Laurent s’aperçoit alors que c’est le visage de Camille qu’il reproduit de façon obsessionnelle. Il détruit alors toutes ses œuvres et arrête de peindre. L’histoire se finira par le suicide commun du couple criminel.

 

La rencontre des deux peintres :

 

1) Laurent avant la rencontre :

Dans un premier temps, Zola nous présente Laurent, le paysan paresseux qui veut faire de l’art, comme un artiste raté :

 « il s’était jeté dans l’art, espérant y trouver un métier de paresseux ; le pinceau lui semblait un instrument léger à manier [] il rêvait d’une vie de voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soûleries. »

Zola, qui l’a bien connue et vécue en partie, nous parle ici, à travers Laurent, non pas de l’art, mais de la vie d’artiste. Ce que Laurent, ou plutôt la paresse qui est en lui recherche, ce n’est ni l’ascèse artistique ni les problèmes de la création, mais ce qu’il imagine être la condition de ceux qui se sont exclus du monde du travail, au sens matériel, paysan, bourgeois, prolétaire, du terme : «  Je m’étais mis à faire de la peinture. Cela m’amusait ; le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour… »

Victime d’une vision purement externe du monde de l’art, ce à quoi Laurent n’a pas et n’aura jamais accès, c’est à cette entité mystérieuse qu’est le « travail artistique », soit la mise en forme maîtrisée du réel. Laurent le paresseux ne pourra jamais devenir autre chose qu’un peintre raté, car fondamentalement, il reste un paysan : « son œil de paysan voyait gauchement et salement la nature ; ses toiles, boueuses, mal bâties, grimaçantes, défiaient toutes critiques. » (ibid)

Dans le champ de la représentation, dans lequel il s’agit d’avoir un « œil » et de « voir » la nature selon cet œil, soit traduit dans le vocabulaire de Zola critique d’art : « voir le monde à travers un tempérament », Laurent ne peut pas être un bon ou un vrai artiste. Il ne possède que ces qualités de paysan lisibles à travers son corps, comme en témoignent ses grosses mains aussi utiles pour le rude labeur des champs qu’elles s’avèrent handicapantes dans le monde sophistiqué de la production de représentation. Dans le cadre idéologique (le déterminisme tainien) qui fonde la pensée de Zola, il existe des tempéraments artistes et des tempéraments paysans et la définition « artiste » de Laurent ne peut se soutenir que comme une définition négative : s’il rejoint le monde de l’art mais pas celui de la création qui lui est biologiquement fermé, c’est uniquement par le bais de l’oisiveté, de la paresse :

Laurent, « paysan » paresseux, véritable oxymore biologique, est donc fatalement un paysan « raté » ; c’est en tant que « raté » qu’il peut accéder non pas au monde de l’art mais à celui de la bohème, c’est-à-dire l’espace du non-travail ; son hérédité l’exclut de la création, car dans ce cadre, ce sont ses « qualités » innées de paysan qui se révèlent : puisque création et tempérament ne font qu’un, c’est alors la « boue », la glèbe d’où il vient et qu’il devrait travailler qui, l’empêchant d’être artiste, remonte de son fonds et submerge les couleurs. Incapable de ce que Freud appellera plus tard sublimation, le peintre-paysan (nouvel oxymore)  se complait dans cette analité qui en constitue, selon ce dernier, le fondement, l’étiologie matérielle et secrète : « Il pointillait la toile de minces taches sales… »

Entre parenthèses, ce que Zola décrit ici, en 1867, c’est quelques années à l’avance, les premières œuvres de Van Gogh, qui correspondent en tous points aux qualificatifs qui s’appliquent à Laurent : boueuses, mal bâties, grimaçantes (« les mangeurs de pommes de terre »). Van Gogh l’amateur, le paysan, comme l’est Laurent, peint comme un paysan.

 

2) La rencontre

 

Doublement raté comme paysan et comme peintre, Laurent, désormais employé de bureau, est devenu entre-temps l’amant passionné de Thérèse Raquin qu’il épouse donc après avoir assassiné son mari.

Mais désormais hanté par l’image de Camille, le visage qu’il avait au moment de son assassinat, il ne peut plus supporter de rester seul avec Thérèse. Il décide d’abandonner son emploi et de « redevenir » artiste. Il loue alors un atelier et se remet à peindre, pour meubler son oisiveté :

« Il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier de la nature. »

Ici, le narrateur situe Laurent dans un espace qui n’est pas celui de la représentation, dont on a vu qu’il ne pouvait être le sien. Laurent, le désoeuvré va donc chercher à faire œuvre à partir de sa propre expérience, il va devoir faire sortir l’image de son propre « fond », son cerveau, son « âme », en un mot, son intériorité. : il va donc être obligé de s’ « exprimer », d’exprimer ce qui en lui ne demanderait qu’à « sortir ». Seul dans son atelier, il est doublement coupé :

- du métier, il est sans maître, sans formation, il n’a pas accès à la techné

- du réel, ce que le narrateur appelle la « nature ».

Ni technicien, ni « naturaliste », toutes les conditions se trouvent donc remplies pour qu’il devienne « expressif », voire expressionniste.

Laurent, seul, sans modèles, se met donc à peindre des visages : « il entreprit une tête d’homme »

C’est à ce moment qu’il rencontre son ancien ami peintre, véritable artiste. Celui-ci, dont le narrateur nous précise qu’il « avait obtenu un joli succès au salon », se situe donc du bon côté de l’art : il possède le savoir-faire, cette techné qui lui a valu la reconnaissance par ses pairs dont on connaît l’exigence, et il a  l’œil , celui qui lui permet de juger par avance les essais de Laurent comme ce qui « allaient sûrement lui donner la nausée ». Or ce qui va surgir de cette confrontation entre le vrai artiste et ce qu’est Laurent, le paysan échappé de sa condition, ce peintre du dimanche, c’est l’apparition de cette figure inédite, innommée et encore innommable (il faudra attendre le début du XXe et Worringer pour lui donner un nom) celle de l’artiste expressionniste.

a) l’altérité

Ce qui caractérise cette figure et plus généralement l’agencement expressionniste, c’est en quelque sorte le retour de la notion antique de possession, d’enthousiasme, la possession par le dieu (étymologie), soit l’apparition d’une altérité. Mais ce qui en fait la modernité, c’est l’association de cette altérité avec l’intériorité la plus singulière, la plus subjective : c’est tout le paradoxe de la notion moderne d’expression qui va se synthétiser dans la notion voisine d’inconscient : l’inconscient c’est  une altérité interne. Or, parce qu’elle est autre, étrangère tout en se confondant avec l’être même du sujet, cette altérité ne peut à son tour n’apparaître qu’à un autre.

C’est exactement ce que montre la scène de l’atelier décrite par le narrateur.

Croyant  ne voir que les croûtes immondes auxquelles l’avait habitué Laurent, l’artiste est stupéfait devant les dernières productions de ce dernier : « il y avait là cinq études, deux têtes de femme et trois d’homme, peintes avec une véritable énergie, l’allure en était grasse et solide… »

Littéralement, il n’arrive pas à croire que Laurent, le Laurent paysan qu’il connaît et qui est tout sauf un artiste, puisse être l’auteur de ces œuvres.

Il insiste : « C’est toi qui  a fait cela ?... Voyons, pas de blague, tu es vraiment l’auteur de ces machines-là ? »

La remarque du peintre, c’est le cri du cœur de celui qui ne peut que dissocier l’identité de l’individu et celle de l’artiste, l’idée de l’altérité s’exprime ici sur le mode le plus simple, le plus primaire, c’est un autre qui a fait l’œuvre, ce ne peut être celui-ci, Laurent, le cul-terreux, « l’ignoble maçon » Il est impossible qu’un même sujet soit à l’origine de ce qu’il voit.

b) L’œuvre expressionniste

« Ces études étaient gauches, mais elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu’elles annonçaient un sens  artistique des plus développés. On eut dit de la peinture vécue. »

Les termes soulignés ici développent tous les poncifs qui définiront l’œuvre expressionniste :

- c’est une œuvre non finie, d’abord par ce qu’elle n’est et ne restera qu’une ébauche, un premier jet, et d’autre part, parce qu’elle est mal faite, elle demeure à jamais privée de la perfection de l’accomplissement, tout ce qui empêche une production expressionniste d’être une œuvre au sens classique, aristotélicien, qui identifie forme et achèvement.

- elle est étrange, encore une fois, elles témoignent d’une altérité, d’une non-conformité aux normes ;

- elle est pathétique : c’est le pathos, la souffrance, la douleur, qui s’exprime à travers elle ;

- elle est « puissante », on est passé d’un système de valeurs fondé sur la forme à un système basé sur l’énergie, la force (opposition qu’on retrouve chez le contemporain de Zola, Nietzsche, puis plus tard chez tous les théoriciens nietzschéens comme Deleuze), ce basculement constituant une des grandes caractéristiques de l’idéologie de la modernité.

- et enfin, dernière caractéristique qui synthétise toutes les autres déterminations : elle est vivante, liée à la vie. C’est la vie qui s’exprime en elle ; le nouveau poncif qui, sous différentes formes, va constituer le paradigme majeur de l’art romantique, moderne, puis contemporain et qui constitue la formule de base de l’esthétique critique de Zola, l’art c’est la vie, est ici une nouvelle fois décliné. L’opposition qui constitue l’ossature de base du vitalisme entre Forme/Energie, la forme étant rangée du côté de ce qui s’oppose à la vie, du côté des instances mortifères et la vie étant à penser du côté du flux vital, trouve ici sa traduction, la bonne forme étant celle produite par le dispositif artistique traditionnel, celui qu’illustre encore les Salons et la « vie » étant ce qui s’exprime à travers ces œuvres nouvelles que Zola défendra de façon aussi véhémente que confuse.

d) la maladie

Ce qui donc fait œuvre à travers le non-artiste Laurent (celui qui est incapable de trouver la bonne forme) et qui produit donc ces objets inédits, étranges mais géniaux : « Jamais l’ami de Laurent n’avait vu des ébauches si pleines de hautes promesses », ce serait la vie, au sens où Kant parlait du « génie qui donne ses règles à l’art », mais ici dans un sens particulier, négatif, pathologique.

Nous retrouvons alors un autre poncif constitutif de la définition de l’artiste expressionniste, fondamental lui aussi : son identification au malade, qui culminera bien sûr avec les deux internés que seront Van Gogh et Artaud, le premier subissant, le second à l’inverse revendiquant hautement ce statut.

Car ce qui transforme Laurent, le paresseux peintre du dimanche, en véritable artiste, en génie spontané, né de rien, c’est en fait sa maladie, celle causée par les effets traumatiques de l’assassinat : « La maladie en quelque sorte morale, la névrose dont tout son être était secoué développait en lui un sens artistiques d’une lucidité étrange ; […]  l’effroyable secousse […] avait changé cet homme, en développant en lui des nerfs de femme [] Laurent était devenu artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit.[…]  Dans la vie de terreur qu’il menait, sa pensée délirait et montait jusqu’à l’extase du génie. »

Cette maladie, maladie des nerfs, qui possède un pouvoir créateur sur les images produites, est aussi une instance formative qui transforme, met en forme le corps même, l’apparence physique de Laurent, que son ami ne reconnaît pas, pas plus qu’il ne reconnaît dans les œuvres nouvelles les terreux barbouillages d’autrefois : l’autre Laurent, cette altérité à la fois créative et pathologique, créatrice parce que pathologique, se manifeste, comme plus tard Mr Hyde dans la nouvelle de Stevenson, sous la forme d’un double qui a pris possession de son ancien corps, de son ancienne identité : « la vérité était que le peintre ne retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu’il avait connu autrefois [] le visage s’était aminci et avait des pâleurs de bon goût, le corps entier se tenait plus entier et plus souple . »

e) la vérité

Le dernier point qui complète le dispositif expressionniste développé ici, c’est la question de la vérité.

Dans le paradigme expressionniste, l’œuvre est équivalente de la vérité ; c’est même ce qui la différencie essentiellement de toute œuvre fondée sur les dispositifs de la représentation. On le sait, les philosophes, considérés comme les gardiens de l’idée de vérité, se fondant sur la dimension fictionnelle de la représentation classique, en ont souvent dénoncé le caractère mensonger. Le renversement expressionniste implique donc un renoncement à la mimesis, à la dépendance vis-à-vis du réel qu’elle ne ferait qu’éloigner en le redoublant, et cela grâce à un retour à la pure subjectivité, proposant une version solipsiste de l’œuvre ; cette autonomie, cette autarcie qui signe un adieu aux pouvoirs de la fiction implique une mise à l’écart du mensonge indissociable de toute fictionnalité, et donc un retour possible de la vérité. L’œuvre définie comme expressive, expressionniste, s’appuyant sur une relation univoque entre signifiant et signifié, exprimé et expression, sera alors considérée comme toujours vraie, parce que fondée dans et par le sujet et c’est ce qui en fait l’insigne prix aux yeux de ses créateurs et ses spectateurs,

Ici encore, l’œuvre expressionniste obéit au paradigme antique : elle est oracle mais cette fois, l’oracle est d’ordre interne, privé. C’est la vérité psychique, la singularité psychologique qui est ici révélée.

Les images créées par Laurent, et qui semblent si géniales à son ami, ne sont, comme l’œil de son ami peintre le lui révèle, qu’une déclinaison d’une même image-matrice : «Ces cinq têtes se ressemblent. [elles] prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne l’air d’hommes déguisés… »  Les figures nées de sa fantaisie ne sont en réalité qu’une seule image obsédante que reproduit inlassablement Laurent, ou plutôt Laurent-le-peintre, celui qui s’est emparé du corps et de l’âme du vrai Laurent ; et cette image « intérieure » n’est en réalité que la reproduction du visage de Camille, tel qu’il était quand il l’a noyé et tel qu’il l’a revu à la morgue : « Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous… Ils ressemblent à Camille […] Il existait une autre ressemblance terrible entre ces têtes : elles paraissaient souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même sentiment d’horreur. »

L’image, pur produit de ce que Breton aurait appelé «l’automatisme psychique », version littéraire-psychiatrique de l’enthousiasme antique, une fois identifiée, fonctionne donc pour Laurent comme une soudaine et terrible révélation. Comme plus tard son lointain héritier Pollock, autre automate psychique, Laurent, habité par son double artiste, ne sait pas, ne savait pas ce qu’il faisait quand il peignait, quand sa maladie peignait à travers lui, à travers son corps et sa main. C’est grâce au détour par l’autre, le regard de l’autre que lui revient, comme un boomerang, la Vérité, sa terrible vérité, celle même qu’il voulait tenir à distance dans la « distraction » (au sens pascalien) de la vie d‘artiste.

Cette image, située dans la double logique, pathologique et policière, du symptôme et de l’indice,  est donc, obstinément, cruellement, vraie ; elle l’est sur deux plans, subjectif et objectif :

- d’une part, elle dit la vérité, intime, de l’assassin, celle de son remords, la charge trop lourde qu’aura été son crime pour le héros. Transposé dans le langage scientiste et non moraliste de Zola, qui joue véritablement ici le rôle sémiologique du médecin, elle témoigne de l’expérience de son effondrement psychique (qu’il partage avec sa complice Thérèse) ;

- d’autre part, si l’on adopte cette fois un point de vue policier, cette image, dans l’économie du récit, fonctionnerait comme une « preuve », exemplifiant le caractère criminel et non accidentel de la mort de Camille.

3) La mort de l’artiste

La fin de l’épisode ne fait que confirmer le portrait de l’artiste en peintre expressionniste que Zola nous propose.

Laurent, terrassé par la révélation, reconnaissant comme le produit d’un autre ce qu’il croyait être le fruit de sa propre création, cet autre étant lui-même au plus profond, le vrai Laurent, Laurent le criminel, commence par détruire les œuvres maudite: « Il se leva, il lacéra ses toiles et les jeta dehors. »

Dans un deuxième temps, il tente de savoir, savoir s’il est ou non un véritable artiste ou si seule la maladie œuvrait à travers lui : « Il voulut savoir tout de suite s’il était maître de sa main. » Il se remet donc à dessiner, de toutes les façons, rapidement, lentement, en changeant de sujet, de style, etc. Peine perdue, la même image revient : « Pendant une heure, il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. A chaque nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. » Cette lutte forcenée de Laurent contre lui-même, de Laurent conscient contre Laurent l’artiste, nous donne en négatif une nouvelle fois les caractéristiques de l’artiste automatique : non seulement, Laurent, dans ses moments de création, souffre de méconnaissance vis-à-vis de lui-même, ne sachant ni ce qu’il fait ni même qu’il est devenu un grand artiste, mais pire encore, l’instance créatrice qui le pousse se donne comme une véritable force, totalitaire et impérieuse, une entité irrépressible et immaîtrisable.

Georges Bataille, tenant d’un art expressionniste, avait donné, dans la préface à La littérature et le mal, la formule de cette emprise, qu’il appelait de ses voeux : « Comment s’intéresser à des œuvres auxquelles l’auteur, visiblement, n’a pas été contraint ». C’est cette contrainte, cette aliénation que Laurent expérimente à présent : « Il avait beau tendre sa volonté, éviter les lignes qu’il connaissait si bien ; malgré lui, il traçait les lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés . » Vaincu par lui-même, par ça qui peint à travers lui, Laurent renonce : « Cette pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que sa main ne lui appartenait plus. S’il voulait vivre paisible dans son atelier, il ne devrait plus jamais y peindre. »

Conclusion

Deux récit donc, deux mythes construisant deux figures littéraires de l’artiste, et qui ont pour point commun de les pousser à leurs limites, dessinant en négatif deux modèles antagonistes de créateur et de relation à l’œuvre :

Le premier modèle est celui de l’artiste mimétique, engagé dans la double recherche de la ressemblance et de la perfection formelle : sa limite paradoxale c’est celle du double parfait de la vie, auquel il ne manque que la vie même, au sens biologique, celle-ci n’étant plus alors qu’un accessoire extérieur, une sorte de supplément. Ayant obtenu ce supplément, ce pharmakon magique, victime en quelque sorte de son art même, l’artiste n’a plus alors qu’à s’effacer derrière son chef-d’œuvre.

Le deuxième modèle, à l’inverse, est celui de la déchirure, la schizophrénie du créateur moderne dont le seul pouvoir consiste à accepter son impouvoir, son effacement comme sujet, abolissant précisément ce qui relèverait en lui d’une quelconque maîtrise. Sa limite est celle de l’aliénation, aux deux sens du terme, philosophique et clinique, qui fonctionne comme un marché d’où l’on ne peut sortir que perdant, un pacte avec le diable: la création en échange de la dépossession, l’art contre la folie, tout retour à la normalité signant la fin du procès artistique, la disparition de l’art.

M.E./2009

Ovide, Les Métamorphoses, X/235-268.

Emile Zola, Thérèse Raquin, Paris, Gallimard Folio, 1979, 2001, p. 60

Ibid.

Ibid., p. 61.

« Les couleurs c’est dans la merde qu’il faut bien aller les chercher », Lacan

Emile Zola, Thérèse Raquin, op. cit., p. 66.

Ibid., p. 226.

 

Ibid., p. 226.

IBid., p. 227.

On sait que c’est le dispositif même de la cure psychanalytique, qui vient se substituer à l’introspection psychologique, qui constituait une des grandes conquêtes de la littérature et de l’art romantique en général.

p. 228.

Ibid.

Ibid.

Ibid. (C’est moi qui souligne)

Ibid.

Cf  Corridor.

Thérèse Raquin, op. cit. , p. 229.

Ibid., p. 227.

C’est d’ailleurs ce présupposé d’une vérité psychique qui permet à quelque chose comme la psychologie de l’art de se mettre en place.

Ibid., p 229.

Ibid., p. 230.

Appartenant donc à ce paradigme indiciaire proposé par Carlo Ginzburg, définissant un nouveau modèle, anti-idéaliste, de la véracité

Ibid., p. 231.

Ibid.

Ibid.

Georges Bataille, La littérature et le mal, Paris, Gallimard, 1955, p.

op. cit., p. 231.

Ibid., p. 232.

Par miguel-egana.over-blog.com - Publié dans : articles
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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /Avr /2010 16:11

Vie de Chien/Vie d’artiste/

Survivre ou sur-vivre ?

Présentation

Mon exposé portera sur quelques considérations autour des relations entre l’art et la vie, ces deux termes étant souvent associés, comme dans les expressions « l’art comme la vie », ou « faire de sa vie une œuvre d’art », devenues des lieux communs, des topos obligé du discours contemporain.

La vie normale

Pour commencer, avant d’aborder la question de l’art, je me propose en premier lieu d’interroger l’association qui est ici proposée entre « vie » et normalité. Quel sens peut-on donner, quelle légitimité peut-on accorder à ce rapprochement, cette mise en relation ?

Je suivrai ici le grand épistémologue Georges Canguilhem, qui a consacré une grande partie de son œuvre à interroger le fonctionnement de ce couple de termes dans le champ des sciences du vivant, biologie et médecine.

Si l’on résume ses analyses, on retiendra deux grandes positions concernant les relations entre vie et normalité, attitudes divergentes mais qui finissent par se rejoindre dans leurs conclusions :

.- la première fonctionne sur le mode de l’opposition frontale et repose sur une double définition du normal soit comme « un fait capable de description par recensement statistique – moyenne des mesures opérées sur un caractère présenté par une espèce et pluralité des individus présentant ce caractère selon la moyenne » soit comme « un idéal, principe positif d’appréciation, au sens de prototype ou forme parfaite. »

Cette double référence, d’une part à une quantification mathématique, d’autre part à une idéalisation conceptuelle, renvoie donc la définition du normal, de ce qui est susceptible d’obéir à une norme, à la fois du côté de la tradition philosophique, celle du « formalisme » antique, platonicien et aristotélicien, et à la fois dans le champ des sciences physiques et mathématiques, celles qui prennent pour objet le réel inorganique ; elle s’oppose en tous points à la conception des penseurs du vivant que l’on qualifie de « vitalistes », comme Bichat, pour lesquels la priorité consiste à mettre en avant l’irréductible spécificité de la vie, ce qu’on pourrait appeler sa différence ontologique.

Contrairement à l’inorganique qui obéit sans jamais déroger aux lois que décrivent la physique ou la chimie, aidées par le langage des mathématiques, la vie ne pourrait être pensée que comme « singularité », « irrégularité », « anomalie » : «La physique, la chimie […] se touchent, parce que les mêmes lois président à leurs phénomènes. Mais un immense intervalle les sépare de la science des corps organiques, parce qu’une énorme différence existe entre leurs lois et celles de la vie… » La norme, la normalité, soit l’obéissance à des lois immuables, est ainsi radicalement renvoyé du côté du non-vivant.

Vie et norme, vivant et normal sont donc présentées ici comme deux modes d’être  incompatibles, irréductibles l’un à l’autre. Etre vivant, le simple fait d’être un vivant, et non une pierre ou une combinaison chimique, c’est échapper au monde physique, inerte, c’est, dans l’univers glacé du cosmos, être une exception, une anomalie, une anormalité.

- selon la deuxième perspective, qu’on pourrait qualifier de post-vitaliste, celle que défend Canguilhem penseur de la médecine et de la biologie modernes, c’est le vivant cette fois qui serait lui-même instaurateur de norme, de sa propre norme. Dans la mesure où la vie ne peut être conçue comme une expérience isolée, autarcique mais ne se constitue que dans une relation d’échange entre deux milieux, intérieur et extérieur, le fait même de vivre implique toujours la mise en place d’une norme, mais cette fois interne, correspondant à une sorte d’état d’équilibre sans cesse à reconstituer et définissant ses conditions mêmes de possibilité :

« C’est par rapport à la polarité dynamique de la vie qu’on peut qualifier de normaux des types ou des fonctions. S’il existe des normes biologiques c’est parce que la vie, étant non pas soumission au milieu mais institution de son milieu propre, pose par là même des valeurs non seulement dans le milieu mais aussi dans l’organisme même. C’est ce que nous appelons la normativité biologique.»

Ici, l’accent est mis sur l’adaptabilité sans fin du vivant, sa singularité et ses capacités à se transformer, sous l’influence du milieu ou selon les caprices du hasard, ces trois caractères étant liés dans la définition même de la vie, en tant que réalité spécifique ;

Ce déplacement, cette redéfinition de la notion de norme entraîne pour conséquences la mise en doute de l’opposition entre norme et anormalité. Ainsi : «Il n’y a pas en soi et a priori de différence entre une forme réussie et une forme manquée. Il n’y a pas à proprement parler de formes manquées. Il ne peut rien manquer à un vivant, si l’on veut bien admettre qu’il y a mille et une façons de vivre […] C’est l’avenir des formes qui décident de leur valeur. »

Tout vivant, toute vie en tant qu’elle est vivante, est ainsi à la fois « normale » sinon elle ne survivrait pas et « anormale », ou plutôt anomale en ce sens qu’elle est unique, qu’elle est toujours sa propre anomalie : « l’irrégularité, l’anomalie ne sont donc pas conçues comme des accidents affectant l’individu mais comme son existence même»

On le voit, quelque soit le point de vue adopté, qui pointe soit sa valeur subversive soit ses capacités instauratrices, il semble que dès l’on s’essaie à penser le caractère spécifique de la vie, la notion de norme lui soit finalement impropre, étrangère, soit parce qu’elle se trouve trop liée aux valeurs du monde inorganique, matériel (la physique, la chimie) ou conceptuel (les mathématiques, la pensée idéaliste) soit parce qu’elle finit par s’abolir dans son propre paradoxe, celui d’une pure singularité.

 

L’art et la vie

Après le couple vie/normalité, nous allons interroger maintenant le couple art/vie afin d’en déterminer le jeu des oppositions, la question posée étant toujours celle de l’ « autre », l’autre de la vie.

Si dans le champ des sciences du vivant, la norme est l’autre de la vie, dans le champ esthétique, c’est l’art qui constitue donc cet « autre », ce à quoi il s’oppose, ce qu’il n’est pas.

Cela ne veut pas dire bien sûr, que par un simple jeu combinatoire, norme et art, situés du même côté de la barre, seraient équivalents ; il reste que, envisagé du côté de la vie, définie comme pure singularité, l’art constitue à son tour une manière d’anti-vie, une façon de s’opposer à la vie :

 

 

Ce mode d’opposition à la vie correspond à la définition classique de l’art, ou plus précisément à la définition de l’art comme classique. En effet, si l’on prend deux éléments constitutifs de cette définition : les notion de forme et celle d’œuvre, et qu’on les soumet aux critères qui caractérise le vivant : singularité, mobilité, on voit qu’elles se situent toutes deux du côté du pôle qui serait opposé à la vie.

La forme

Même si cette idée nous semble à présent lointaine, la tâche classique dévolu à l’art a toujours été la production de forme, qu’on l’entende dans le sens d’une création ou d’une révélation. L’art au sens classique, héritier de l’art et de la pensée antiques, a toujours cru, comme la science qu’il rejoint ici, dans l’existence des formes, et pour aller plus loin, dans la supériorité intellectuelle des formes sur le chaos du sensible et il s’est précisément donné pour finalité de donner à voir, d’incarner dans le sensible ses formes mêmes.

Ainsi pour prendre un seul exemple, Michel Ange, présenté dans l’imaginaire culturel comme l’image même du créateur, rival du démiurge divin, était en réalité porteur d’une idéologie platonicienne qui le conduisait à considérer que son travail de sculpteur s’affrontant à la matière, ne consistait finalement qu’à révéler, dans le bloc de marbre, la forme parfaite qui s’y trouvait en quelque sorte toujours déjà là, prisonnière, comme l’âme dans la tradition platonicienne pouvait l’être du corps. Cette forme idéale, idéal incarné dans une forme, et qui peut devenir à son tour un modèle, une norme pour les futurs artistes, est bien ici une transcendance dont le destin est précisément d’échapper au devenir et à la singularité du flux vital.

L’œuvre

C’est ce même caractère transcendant, porteur d’immuabilité et d’éternité, propre à l’idéalisme de la forme qui caractérise la notion d’œuvre, celle-ci étant inséparable de celle-là, puisqu’elle en constitue le support tangible.

Je suivrai ici Hannah Arendt, laquelle, s’inscrivant délibérément dans la tradition classique, grecque en particulier, inscrit sa définition de l’œuvre précisément dans le cadre de cette opposition à la vie.

Dans le champ des activités humaines, Hannah Arendt, identifiant la « vie » et le travail humains comme le jeu sans fin de la production des moyens de subsistance, de la consommation et de la reproduction biologique, lui oppose ce qu’elle appelle le « monde », celui-ci étant constitué par les produits de l’homo faber, à savoir les « œuvres », en particulier les œuvres d’art, celles-ci se donnant comme la quintessence de ce processus.

Ce qui caractérise les œuvres humaines, en particulier donc les œuvres d’art, c’est leur capacité à dépasser le cycle de la vie et des générations ; essentiellement non organiques, les œuvres d’art se soutiennent ainsi dans une pérennité qui affirme sa différence avec le cycle vital et la singularité évanescente des individus. Dans une opposition résolument humaniste, qui sépare radicalement l’homme biologique, l’animal humain, de l’homo faber, seul humain à part entière, c’est l’œuvre seule qui témoignerait de cette dimension et lui permettrait d’échapper au destin qu’il partage avec les autres espèces animales ou avec lui-même quand il se trouve réduit à cette pure animalité : « En raison de leur éminente permanence, les œuvres d’art sont de tous les objets tangibles les plus intensément du monde : [… ] Dans cette permanence, la stabilité même de l’artifice humain qui, habité et utilisé par des mortels, ne saurait être absolu, acquiert une représentation propre. Nulle part la durabilité pure du monde des objets n’apparaît avec autant de clarté, nulle part, par conséquent, ce monde d’objets ne se révèle de façon aussi spectaculaire comme la patrie non mortelle d’êtres mortels. »

On le voit, dans ce système de valeurs qui est celui de cette pensée humaniste à l’origine de la création des musées ou plus généralement au fondement de toute philosophie patrimoniale, c’est à sa capacité à déroger à la spécificité du vivant, que l’art doit sa grandeur, sa raison d’être.

L’art, créé par des êtres vivants (les artistes) pour d’autres vivants (les spectateurs, le public) se définit paradoxalement par son écart, la distance qu’il instaure avec la vie, jusqu’à se confondre avec la non-vie, l’objectité non-organique que sont les œuvres dans lesquelles il s’incarne.

Bio-esthétique

Or, avec ce qu’on appelle globalement la modernité, modernité dont malgré tous les post-modernismes nous ne sommes pas encore sortis, c’est précisément cette séparation, séparation qui valait définition, de l’art avec la vie, qui va être remise en question, jusqu’à sa négation. Cette négation, cette non-séparation va devenir même le slogan, implicite ou le plus souvent explicite, de toute la modernité, aboutissant à des formules bien connues comme « l’art c’est la vie », « l’art comme la vie », etc.

C’est ce renversement, qui correspond à une mise en avant sans précédent de la vie, que nous allons voir maintenant, en suivant la voie ouverte par Michel Foucault.

Dans son analyse des mutations du pouvoir, celui-ci relève, à la fin du XVIIIe siècle, la mise en place de ce qu’il appelle une « bio-politique », c’est-à-dire le fait de faire rentrer la vie dans l’histoire et de mettre la vie au cœur du dispositif de pouvoir : « C’est sur la vie maintenant et tout au long de son déroulement que le pouvoir établit ses prises[…] Pour la première fois sans doute dans l’histoire, le biologique se réfléchit dans le politique ;le fait de vivre n’est plus ce soubassement inaccessible qui n’émerge que de temps en temps, dans le hasard de la mort et de la fatalité ; il passe pour une part dans le champ de contrôle du savoir et d’intervention du pouvoir. »

Cette mise en place de la bio-politique s’accompagne d’une mutation dans l’ordre du droit, fondée sur la collusion du juridique et du scientifique et nous ramène de nouveau à la notion de norme, laquelle devient centrale dans le nouveau dispositif et tend à remplacer celle de loi : « Il ne s‘agit plus de faire jouer la mort dans le champ de souveraineté, mais de distribuer le vivant dans un domaine de valeur et d’utilité. Un tel pouvoir a à qualifier, à mesurer, à apprécier, à apprécier, à hiérarchiser […] il opère des distributions autour de la norme. Je ne veux pas dire que la loi s’efface ou que les institutions de justice tendent à disparaître ; mais que la loi fonctionne toujours davantage comme une norme […] »

A un pouvoir devenu normalisateur, et qui a donc placé la vie au centre de la pratique politique, celle-ci se transformant en gestion du vivant, vont s’opposer à présent des forces de contestation, de résistance qui à leur tour vont faire de la vie le centre et l’enjeu de leur combat : « La vie comme objet politique a été en quelque sorte prise au mot et retournée contre un système qui entreprenait de la contrôler. … Le « droit » à la vie, au corps, à la santé, au bonheur, à la satisfaction des besoins, le « droit », par-delà toutes les oppressions ou « aliénations », à retrouver ce qu’on est et tout ce qu’on peut être [] Ce « droit » [] a été la réplique politique à toutes ces procédures nouvelles de pouvoir…

Ainsi, face à une bio-politique prétendant régenter la vie, s’est dressé immédiatement ce qu’on pourrait appeler, le terme n’existe pas chez Foucault, une bio-révolution, une bio-contestation qui prétend, elle, la libérer.

A cette bio-politique et son double négatif, la bio-contestation, je me permettrai d’ajouter un troisième terme, lui aussi impliqué par les analyses de Foucault, mais que curieusement il laisse de côté, qui définit ce qu’on pourrait appeler une bio-esthétique.

En effet, ce mouvement décrit par Foucault qui place désormais la vie au centre du pouvoir et détermine également la philosophie de ceux qui s’y opposent, se produit de la même manière dans le champ de l’art et de l’esthétique et y produit un renversement complet qui va jusqu’à mettre en cause la notion même d’art.

En effet, à rebours de tout l’édifice classique, c’est maintenant la vie qui devient le fondement même du procès artistique, c’est elle qui va lui donner ces valeurs et qui va définir le programme pour les artistes à venir.

C’est par exemple, la tâche qu’assigne à l’art Novalis, poète et penseur du romantisme allemand, qui sera un des premiers, avant une longue série dans laquelle on trouvera Baudelaire, Rimbaud et Nietzsche, puis plus tard aussi bien les futuristes italiens que les expressionnistes allemands, les dadaïstes, le surréalisme, plus près de nous Fluxus, Beuys et les situationnistes, dans une liste non close, à proposer cette équivalence, devenue pour nous si familière qu’elle en semble naturelle, entre l’art et la vie.

Le programme du romantisme allemand se définit d’abord par le rejet de l’ancien système, fondé sur le double postulat de la mimesis et de la belle forme ; il ne s’agit plus à présent d’imiter le réel ou de produire des formes ou des œuvres, comme en témoignent les productions romantiques qui seront fragmentaires, inachevées, voire virtuelles, comme celles de Novalis, mort à 27 ans, qui a laissé un nombre considérable de fragments, plus ou moins énigmatiques et dont l’ouvrage principal Henri d’Ofterdingen est resté inachevé. Il s’agit globalement de transformer la réalité.

Cette transformation, qui correspond à une élévation du niveau de sensibilité et de spiritualité, Novalis lui donne le nom de poésie. L’ambition démesurée de Novalis et de ses amis consiste donc à poétiser le monde, à transformer le monde en poésie et les hommes en poètes. Mais ce programme ne doit pas être compris comme une simple esthétisation du réel, la mise en forme sophistiquée de ce dernier ; ce projet qui pourrait apparaître finalement comme celui qui anime toute société raffinée et cultivée, ou la philosophie de ceux qu’on définit précisément comme des esthètes, et que l’on pourrait résumer en « faire de la vie une œuvre d’art », se renverse en son contraire car ici c’est la vie, le vivant qui donne le ton à cette poétisation du monde: ce qu’il s’agit en réalité de retrouver, au-delà de sa signification rhétorique, c’est bien le sens originel du terme « poésie » , qui signifie création, fabrication, mais qui reçoit ici une signification naturaliste, vitaliste; je cite ici Novalis : «Poétiser est engendrer. Tout poétisé doit être un individu vivant. »

Ce qui caractérise la spécificité de la vie, si on pense celle-ci dans sa différence absolue avec l‘inorganique, c’est, quel que soit le point de vue auquel on se place, scientifique ou non, une sorte de créativité perpétuelle, d’engendrement qui apparaît comme infini. Selon ce point de vue, qui est donc celui du vitalisme, ces penseurs du vivant contemporains des romantiques, la vie c’est, avant tout, quelle que soit la forme qu’elle prend, simple ou sophistiquée, ce qui se reproduit, ce qui crée sans cesse du vivant à partir du vivant. Je cite ici Canguilhem : «Il est certain que le phénomène biologique fondamental  pour les vitalistes,  dont les images qu’il suscite comme aussi les problèmes qu’il soulève retentissent à quelque degré sur la signification des autres problèmes biologiques, c’est la génération. » Si l’on établit, comme le fait donc le romantisme, l’équivalence entre l’art et la vie, grâce au concept commun de poésie, c’est donc cette créativité perpétuelle, cette faculté fascinante, qui sera logiquement placée au centre du nouveau dispositif esthétique, qui sera le fondement de la bio-esthétique.

Ce recentrage sur la pure créativité, selon le modèle donc de l’engendrement naturel, s’opère selon en une progression dont on peut dégager trois mouvements, trois étapes, soit que l’on s’attache au champ artistique, soit qu’on vise la catégorie générale de l’art, soit que pour finir l’on envisage sur un mode ontologique la notion même de vie.

1) procès vs oeuvre

La première étape est la mise en question de l’œuvre, du « produit » fini, pour prendre un langage technologique ou économique :

Si on la pense à l’intérieur du paradigme vitaliste, toute œuvre créée, à partir du moment où elle s’objectalise, se réifie en un artefact, un objet, que ce soit une statue, une peinture, un texte écrit (et on a vu que pour Hannah Arendt c’est dans cette réification que se constituait précisément sa valeur), arrêtant le processus vital, s’inclut dans le monde inorganique, relève donc du réel opposé aux forces de la vie.

Le vitalisme appliqué à l’art privilégiera alors la créativité au détriment de la création, préférera le processus au résultat, substituera les formes dites ouvertes aux formes fermées, etc., Ces caractéristiques, additionnées ou prises séparément, constituent, depuis des décennies, la définition même de l’œuvre moderne, quelque en soit le support, le médium ; elles suffisent même à définir comme moderne n’importe quelle production, y compris celle du passé, dans lesquelles la modernité appliquée cette fois au regard y valorisera l’esquisse, l’inachevé, le brouillon, le fragment, etc.

Pour prendre un seul exemple simple mais particulièrement éclairant : une pratique artistique comme celle de Spoerri, qu’il définit lui-même comme une gastrosophie, et qui est en grande partie fondée sur la nourriture : la cuisine proprement dite, l’organisation de repas, ou les célèbres tableaux-reliefs, ne peut se concevoir que dans le cadre idéologique de cette bio-esthétique, de ce déplacement vers le vivant de la matière première artistique :  ici, c’est l’acte d’ingérer, c’est-à-dire le degré zéro des fonctions vitales, celle par laquelle la vie humaine se rapproche le plus de l’animalité et s’éloigne le plus du « monde des œuvres » au sens d’Hannah Arendt qui devient a contrario le fondement du geste artistique, renversant toute la perspective traditionnelle.

2) L’art=la vie, la fin de l’art.

La deuxième caractéristique du vitalisme artistique c’est plus largement, la mise en question de l’opposition ou de la différence entre l’art et la vie, entre l’activité artistique et le fait même de vivre, d’être un vivant. Je rappelle la formule de Novalis : « tout poétisé doit être un individu vivant » et celle-ci «Maintenir notre sentiment de vitalité toujours en éveil ». Une autre formule, célèbre celle-là, du néo-shaman Beuys : tout homme est un artiste, dont on voit bien qu’elle n’est qu’une reformulation du lieu commun romantique, en constitue une autre illustration. Le raisonnement de Novalis qui pose l’équivalence entre être poétique ou poétisé et être vivant s’applique ici à la lettre : c’est parce que tout homme est vivant et donc qu’en tant que tel il participe de la créativité générale de la vie, qu’il doit être considéré comme un artiste. Cela signifie immédiatement que l’art comme activité séparée, spécifique, n’a plus lieu d’être, n’a plus de légitimité. On retrouve ici, et cela n’est pas un hasard, le paradoxe de la norme singulière que j’ai évoqué plus  haut : si tout homme, tout vivant est un artiste, la formule : il n’y a que des artistes, est réversible : il n’y a plus d’artistes, il n’y a plus d’art en tant qu’activité particulière. Tout le monde est un artiste signifie aussi bien : personne n’est un artiste.

Ainsi Beuys, pour revenir à lui, peut-il considérer le fait de planter quelques milliers de chênes comme un geste artistique à part entière. Tout jardinier, tout pépiniériste, mais aussi tout arbre planté et qui va croître, est un artiste, puiqu’il participe de l’activité artistique du vivant.

3) Vie et survie

La troisième définition est une conséquence directe de la précédente et d’une certaine manière, une réponse aux apories qui en résulte.

Après avoir posé l’équivalence entre l’art et la vie, laquelle on vient de le voir abolit ce qu’on pourrait appeler la différence  artistique, il s’agit cette fois de la retrouver, tout en restant dans le champ de la vie et en la pensant avec ses catégories. Dans cette redéfinition de l’activité artistique, celle-ci est bien envisagée comme on pense la vie, mais dans un cadre qui s’écarte de la vie normale, et qui définit une vie qui lui serait supérieure, une vie en quelque sorte plus vivante que les autres. Les qualificatifs du vivant : croissance, développement, inépuisable énergie, etc., appliqués à l’art impliquent cette fois la possibilité d’un dépassement, d’un accroissement dont la vie artistique, la vie poétisée définit le programme et devient désormais le modèle. Je cite Novalis :

 « Comme la philosophie accroît… les forces de l’individu en les reliant à celles de l’Humanité et de l’Univers,[ faisant du tout l’organe de l’individu, et de l’individu l’organe du tout –] il en va de même pour la poésie à l’égard de la vie. » (31)

L’opposition vie et art n’est plus désormais celle qui sépare dans le réel le vivant du non-vivant, elle devient celle qui sépare à l’intérieur même de la vie la vie « normale », la vie non artistique, et ce qu’on pourrait appeler maintenant la sur-vie, celle qui s’est accrue grâce à la poésie. Dans ce nouveau schéma, l’artiste, le poète est chargé d’une responsabilité immense puisqu’il devient celui qui porte en lui toutes les promesses du vivant et à l’inverse, la vie tout court, la vie normale se voit attribuer les attributs du non-vivant, la morbidité de l’inorganique, une sorte de trahison de la vie qui s’absente d’elle-même, inférieure en regard  de ses possibilités, de ses pouvoirs. D’un côté, une vie plus vivante, la sur-vie, la Super-vie, la « vraie vie » selon la formule de Rimbaud, de l’autre, la survie (cette fois au sens traditionnel), qui devient en fait la sous-vie, une vie si proche de la mort qu’elle n’en vaut pas la peine.

Cette radicalisation du vitalisme artistique, qui fait porter à l’art et à l’artiste tout le poids  d’une régénération métaphysique, ce sera, après Novalis et sur le mode lyrique et dramatique que l’on connaît, le programme de Nietzsche, le philosophe-artiste, engagé dans une véritable sotériologie, puisqu’il ne s’agit ici rien moins que de sauver le monde, sauver la vie des forces morbides qui l’étouffent.

Voici ce qu’il écrit dans un des aphorismes du Livre du philosophe, œuvre de jeunesse contemporaine de La naissance de la tragédie : « « Tâche immense et dignité de l’art dans cette tâche ! Il doit tout recréer et remettre tout seul la vie au monde»

La métaphore traditionnelle de l’artiste comme rival de ou des dieux, puisqu’il crée, produit des objets, des choses qui, littéralement avant lui, n’existait pas, devient globalisante: c’est maintenant la totalité du monde qui doit être repris en charge. Cela signifie que celui-ci est engagé dans une mauvaise voie, un devenir malsain, un appauvrissement de son énergie vitale, parce que celle-ci est désormais soumise à la rationalité scientifique, à la dictature de la raison, celle qui  précisément ne pense le réel qu’à travers des lois ou ses normes : « Contre le savoir nous dirigeons maintenant l’art : retour à la vie ! »

Nietzsche, contemporain de Darwin, comme Novalis était contemporain de Bichat ou Lamarck, inventeur de la biologie, unit dans sa philosophie à la fois l’idée d’évolution, de progression sinon de progrès proposé par l’évolutionnisme darwinien et cette mystique de la vie assimilée à la créativité qu’il hérite du romantisme : cette synthèse rend alors possible la notion de surhomme, proposée plus tard mais déjà présente dans l’aphorisme suivant : « il nous est donné une forme supérieure de vie. » Cette « forme supérieure de vie », c’est la vie artistique, et le sur-homme c’est l’artiste lui-même, soit l’homme ayant réintégré sa plénitude de vivant, devenu le sujet, le héros de la Sur-vie, cette vraie vie qui constitue l’horizon ou l’avenir virtuel d’un présent défini comme insupportablement appauvri.

 

Vivre n’est pas survivre

Pour terminer, je voudrais évoquer l’un des derniers mouvements qui s’est situé délibérément dans cette lignée vitaliste et qui a sans doute poussé le plus loin, contre la normalisation imposée par les bio-pouvoirs, la croyance en la possibilité de son dépassement dans une bio-révolution indissociable d’une bio-esthétique : le situationnisme. Pour l’illustrer, plutôt que le sempiternel Debord, je m’appuierai sur l’œuvre de Raoul Vaneigem, dont l’ouvrage principal Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations » indique assez dans son titre ce double héritage, à la fois vitaliste et artistique.

Ce qu’il y a d’intéressant ici, toujours dans la problématique des relations entre l’art et la vie, c’est que le situationnisme, créé à l’origine dans le champ des avant-gardes de l’après-guerre, Cobra et lettrisme, elles-mêmes proches héritières du dadaïsme et du surréalisme, a très vite rejeté ses limitations artistiques au profit d’un engagement politique radical, ce saut ne signifiant pas une rupture mais au contraire une fidélité au programme bio-esthétique que nous avons défini plus haut et dont nous pouvons ici retrouver la triple articulation :

-1)  la mise en question des œuvres, des musées, de l’institution artistique, y compris l’art moderne, qualifié d’imposture : contre ces derniers, le situationnisme prône ici le vandalisme radical. Ainsi, Vaneigem, citant les révolutionnaires soviétiques : « Nous briserons toutes les porcelaines du monde pour transformer la vie. Vous aimez trop les choses et pas assez les hommes… vous aimez trop les hommes comme les choses, et pas assez l’homme .», parce que : « La création importe moins que le processus qui engendre l’œuvre, que l’acte de créer. L’état de créativité fait l’artiste et non pas le musée. [l’artiste] pose devant le public, il donne à voir [] C’est pourquoi il ne peut plus y avoir d’œuvre d’art, au sens classique du terme. Il ne peut plus y avoir d’œuvre d’art, et c’est très bien ainsi. »

-2) l’équivalence entre l’art et la vie :

 le situationnisme, double héritier, à la fois de la tradition révolutionnaire (marxiste et anarchiste) et de la tradition artistique romantique, dadaïste et surréaliste, reproche à la première sa méconnaissance de la dimension artistique de la vie : « La conscience aiguë du mouvement dissolvant de l’histoire à l’époque bourgeoise a toujours fait cruellement défaut aux meilleures praticiens de l’histoire. Marx renonce à analyser le Romantisme et le phénomène artistique en général. », à l’autre, son abandon de l’engagement révolutionnaire : « Si le mouvement Dada s’est disloqué devant l’impossible dépassement, c’est qu’il lui manqua l‘instinct  de rechercher dans l’histoire les diverses expériences de dépassement possible, les moments où les masses en révolte prennent leur destinée en main. » Seul contre toutes les mouvements, politiques ou artistiques contemporains, il se propose donc d’effectuer enfin l’authentique synthèse, celle-ci étant rendue possible par une double opération : redéfinition artistique du politique et redéfinition « vitaliste » du fait artistique : « Ainsi prend fin la vieille spécialisation de l’art. Il n’y a plus d’artistes car tous le sont. L’œuvre d’art à venir c’est la construction d’une vie passionnante. »

-3) Cette « vie passionnante », c’est le cœur de l’utopie bio-esthétique, sa troisième dimension, elle suppose deux moments, un moment présent, qu’il s’agit de dénoncer et de critiquer et son dépassement futur :

- En ce qui concerne la critique du présent, le situationnisme, héritier de toute la tradition révolutionnaire,  retraduit toute sa phraséologie d’origine hégélienne, en particulier le concept d’aliénation, dans la bio-langue vitaliste : toute la misère contemporaine, l’injustice, l’exploitation, mais aussi l’ennui, les fausses jouissances de la consommation, etc., se résumera ainsi en ce seul terme : la Survie, qui n’est pas la vie mais plutôt une mort cent fois vécue : « C’est moins la mort qui épouvante les hommes du XXe siècle que l’absence de vraie vie. Chaque geste mort, mécanisé, spécialisé, ôtant une part de vie cent fois, mille fois par jour jusqu’à épuisement du corps, jusqu’à cette fin qui n’est plus la fin de la vie mais une absence arrivée à saturation… » ou bien encore : « La survie est une vie au ralenti [] Il faut ménager la survie, car elle est usure ; il faut la vivre peu, car elle est à la mort… on meurt par inertie, quand la quantité de mort que l’on porte en soi atteint son point de saturation. »

- A cette survie mortifère, Vaneigem oppose la vie tout court, comme le résumera l’un des slogans de mai 68 : Vivre n’est pas survivre.

Une nouvelle fois, c’est toute l’historicisme marxiste qui se métamorphose dans l’utopie vitaliste : « Le primat de la vie sur la survie est le mouvement historique qui défera l’histoire. Construire la vie quotidienne, réaliser l’histoire, ces deux mots d’ordre, désormais ne font qu’un. »

Ce télescopage entre la réalisation de l’utopie messianique et la banalité du quotidien suppose ou entraîne l’avènement d’un homme nouveau, dont le modèle est l’artiste, non pas l’artiste au sens spécialisé, séparé, le producteur d’œuvre, mais celui qui s’est laissé porter par sa créativité, car « la créativité est par essence révolutionnaire. » Le programme de cet homme nouveau, qui n’est pas une projection dans l’avenir mais simplement l’homme du présent, le sujet de la vie ordinaire ayant retrouvé ses facultés, sera le libre exercice de son potentiel créatif : « Dans les laboratoires de la créativité individuelle, une alchimie révolutionnaire transmute en or les métaux les plus vils de la quotidienneté. Il s’agit avant tout de dissoudre la conscience des contraires [] dans l’exercice attractif de la créativité ; les fondre dans l’élan de la puissance créatrice, dans l’affirmation sereine de son génie. »

Ce monde transformé, transmuté, c’est exactement le monde poétisé qu’annonçait Novalis. En effet, retrouvant ses origines romantiques, fermant la boucle de l’histoire, Vaneigem fait de la poésie, prise de nouveau dans son sens étymologique, le fondement du nouvel âge : « Qu’est-ce que la poésie ? La poésie est l’organisation de la spontanéité créative [] Ce que les Grecs nommaient POIEN, qui est le « faire » rendu à la pureté de son jaillissement originel et, pour tout dire, à la totalité. » Mais, loin de l’idéalisme de ses prédécesseurs, cette poésie est ou sera réelle, dans les faits, dans les corps, au plus près de la vie concrète et social : « La poésie est ailleurs dans les faits, dans l’événement que l’on crée [] La poésie est toujours quelque part [] On voit mieux qu’elle réside avant tout dans les gestes, dans un style de vie [] elle consacre les émeutes, épouse la révolte, anime les grandes fêtes sociales…. »

Conclusion

Cette réalisation de la poésie, cette libération, à la fois destructrices et ludiques, des capacités créatrices de chacun et de tous, et ses capacités à investir le réel, on l’a vu à l’œuvre, à peine quelques mois après la publication du livre de Vaneigem, dans la grande fête de mai 68.

On peut estimer qu’elle aura été l’accomplissement et la fin, à tous les sens du terme, de ce programme vitaliste mis en place avec le romantisme. Avant sa récupération dans le néo-libéralisme consumérisme ou son dépassement dans le délire scientifique et technique des biotechnologies ou des manipulations génétiques de tous ordres, lesquels plus que jamais, ont entrepris de mettre la vie au centre de nos vies.

 

14 août 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « les surréalistes … avaient compris que le seul dépassement de l’art était dans le vécu » (149) « Parallèlement la rage de vivre apparaît comme une exigence biologique, le revers de la rage de détruire et de se laisser détruire » (210)

Eloge de la créativité : p.246.

« Ce qui différencie l’enfant de l’animal tient à ce que l’enfant possède le sens de la transformation du monde, c’est-à-dire la poésie, à un degré illimité. » (277)

« Le triomphe de la subjectivité rend la vie aux choses ; et que les choses mortes dominent aujourd’hui insupportablement la subjectivité, n’est-ce pas, au fond, la meilleure chance historique d’arriver à un état de vie supérieure ? » (281)

 

 

G. Canguilhem, La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 2006, p. 200.

X. Bichat, cité par Canguilhem, op. cit., p. 121.

Ibid., p. 155.

G. Canguilhem, La connaissance de la vie, op.cit., p. 205.

Sur ce recours à l’adjectif « anomal » Gilles Deleuze et Felix Guattari, Mille plateaux, Minuit, 1979, et plus récemment Anne Sauvagnargues, Deleuze et l’art, P.U.F.,

Ibid., p. 204.

Hannah Arendt, p. 223.

La Volonté de savoir, p. 182.

Ibid, p. 187.

Ibid., pp. 189-90.

Ibid., p. 191.

Novalis, aphorisme 36.

Canguilhem, CV, p. 112.

Nietzsche, le livre du philosophe, n° 39.

Ibid, n° 43.

Ibid., n° 25.

  Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Paris, Gallimard, 1967, 1992, p. 350.

Ibid. , p.p. 260-61.

Ibid., p. 229.

Ibid., p. 234

Ibid., p. 260.

Ibid., p. 60.­

Ibid., p. 208.

Ibid., p. 285.

Ibid., p. 147.

Ibid., p. 248.

Ibid., p. 257.

Ibid., p. 261.

Par miguel-egana.over-blog.com - Publié dans : articles
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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /Avr /2010 16:06

 

Assemblagisme, structuralisme, modernisme, post-modernisme

 

 

 

Introduction :

Je distinguerai ici assemblage et assemblagisme. L’assemblage renverrait à une classe d’artefacts définis par leur mode de production et leur place dans les catégories de l’histoire de l’art. Dérivé du premier, l’assemblagisme désignerait d’une part, la pensée plastique qui a présidé à leur création et d’autre part, ses effets théoriques, l’assemblage devenant alors, selon la perspective de Lévi-Strauss, un véritable modèle pour la pensée.

L’objectif de cette intervention serait d’évoquer comment cette pensée assemblagiste a pu rencontrer certaines idéologies du siècle comme le modernisme, le structuralisme, le post-modernisme, se confronter et parfois se confondre avec elles.

Assemblage(s)

L’assemblage naît une première fois en 1912 avec le premier collage de Picasso puis les papiers collés de Braque et Picasso, et enfin sur un mode plus radicalement tridimensionnel, avec la «Guitare  (1912)» de Picasso. La pensée assemblagiste qui a présidé à la constitution de ces oeuvres peut être analysée selon les deux modalités divergentes suivantes :

-1) l’assemblagisme comme pratique et pensée de l’hétérogène :

Avec le collage, les papiers collés, ce qui s’opère c’est l’introduction de l’hétérogénéité dans l’espace de l’œuvre et dans l’espace de l’art. : celle-ci est multiple et engage celle du médium ; celle des genres : peinture-relief-sculpture ; celle du statut artistique parasité par des éléments décoratifs ou provenant de l’univers quotidien et de la production industrielle ; celle des catégories perspectives : brouillage des schèmes tactile et optiques. A partir du collage, c’est l’autonomie de l’œuvre et surtout celle de l’art, soit une des notions essentielles du modernisme et de l’avant-gardisme qui peut et va être mis en question.

-2) l’assemblagisme comme mise en œuvre d‘une syntaxe combinatoire s’appuyant sur la mis en relation d’unités fragmentées et décontextualisées.

Toute l’histoire future de l’assemblagisme oscillera dès lors entre ses deux pôles, ses acteurs, les héritiers de Picasso et Braque, privilégiant tantôt la première option, l’interprétant comme une pensée du chaos, tantôt la seconde, s’orientant à l’inverse vers une pure logique des relations.

Assemblagisme et modernisme

Le récit moderniste qui nous tient lieu d’histoire de l’art moderne nous dit que l’épisode cubiste aura été un des moments nécessaires de cette histoire.

Picasso et Braque, grâce à leur nouvelle interprétation de Cézanne, réorientent le devenir de l’avant-garde dans de nouvelles problématiques visant cette fois l’émancipation des formes et de l’espace. A l’intérieur de leur propre histoire, après la phase dite « analytique » ou « hermétique » et avant la phase conclusive, l’épisode du collage et de l’assemblage aurait joué un rôle intermédiaire, dialectique.

Pour Greenberg, dont chacun sait qu’il fournit une des formes les plus systématisées du récit moderniste, ce dernier se confond avec l’avènement de la planéité. Dans cette perspective qui déploie une véritable téléologie de la conquête du plan, le collage aurait constitué une réorientation essentielle vers celui-ci, apportant la solution des apories du cubisme hermétique. Pour Greenberg, le papier collé, après les égarements précédents, aurait ramené les cubistes vers la seule dimension qui corresponde aux nécessités du récit moderniste, le plan du tableau : « le papier collé, de par la taille des zones qu’il recouvre, dépasse le rôle du signe ou de l’indication, il établit physiquement une planéité effective non représentative. » L’interprétation de Greenberg est si cohérente et systématique qu’il arrive même à intégrer dans cette aventure de la planéité, la première construction de l’histoire, la première sculpture véritablement assemblagiste devient dès lors une sorte de peinture tridimensionnelle : « la sculpture-construction reste marquée par ses origines picturales [elle devient] un nouvel art de dessiner dans l’espace » - c’est-à-dire de manipuler des formes bidimensionnelles dans un espace tridimensionnel… »

Ce récit moderniste repose sur deux présupposés : l’historicisme, la croyance en l’autonomie de l’art, l’avant-gardisme étant la synthèse des deux. En conséquences, ses deux ennemis sont d’une part, l’antihistoricisme, et d’autre part, l’hétérogénéité, le mélange des genres. Greenberg, dans un autre texte célèbre, a bien identifié ces deux forces ennemies qu’il subsume sous le vocable général de kitsch : « Là où se trouve une avant-garde, on trouve généralement aussi une arrière-garde. Le fait est qu’un second phénomène culturel nouveau a fait son apparition […] phénomène auquel les Allemands ont donné le nom merveilleux de kitsch ; il s’agit d’un art et d’une littérature populaires et commerciaux faits de chromos, de couvertures de magazine, d’illustrations, d’images publicitaires, de littérature à bon marché, de bandes dessinées, de musique de bastringue, de danses à claquettes, de films hollywoodiens, etc. »

Le kitsch, ce revers inférieur de la civilisation occidentale, est antimoderne car il pratique la confusion temporelle, cet encombrant présent étant même délibérément passéiste : « La condition préalable à l’avènement du kitsch […] c’est la présence d’une longue et riche tradition culturelle []L’opposition « avant-garde » versus « kitsch » déploie en fait deux histoires, deux récits, le premier autonome et qui possède donc sa propre téléologie, le deuxième qui est un non-récit, une sorte d’éclatement chaotique et inférieur du premier. Tout l’enjeu des relations entre modernisme et assemblage consistera donc dans l’intégration du collage à l’une ou l’autre histoire. On a vu plus haut comment s’était opérée la première. En revanche, si l’on change de récit, il est tout aussi légitime de voir dans l’unité de base du collage, le morceau de journal découpé, le fragment de papier peint, aussi bien que dans la méthode de composition, des éléments qui relèvent bien plus de l’univers défini comme kitsch que du récit de la libération progressive de la toile peinte.

Assemblagisme, antimodernisme

Cette autre lecture, antimoderne, qui a donc vu dans l’événement du collage un véritable cheval de Troie permettant l’irruption d’une hétérogénéité extra-picturale, décorative et populaire, mettant fin à l’autonomie de la peinture et de la pratique artistique, ce sera celle des successeurs dadaïstes qui vont ainsi procéder à une deuxième naissance de l’assemblage jusqu’à en faire cette fois l’essentiel de leur activité plastique.

Systématisant cette hétérogénéité irruptive qu’avec Deleuze j’appellerai une « pensée du dehors » soit l’invasion systématique de l’espace artistique par des éléments extérieurs au monde de l’art, en particulier le monde urbain, les dadaïstes substituent aux recherches formelles une composition chaotique, mettent en avant les relations sémantiques (en particulier les images) et détruisent toute possibilité d’autonomie de l’œuvre ou de la pratique artistique au profit d’une hétérogénéité irréductible :Des collages d’Haussmann jusqu’au Merzbau, le dadaïsme peut se penser ainsi comme une extension et une application sans précédent de l’assemblagisme, parce que seuls son confusionnisme peut rendre compte de la confusion du réel. Celui-ci culminera dans ce qu’on peut appeler le stade suprême de l’assemblage, à savoir les premières installations comme le Plastic-Dada-Dio-Rama de Johannes Baader (1920) ou, application de l’assemblagisme à l‘espace même de l’exposition, la Foire internationale de la galerie Burchard à Berlin 1920.

On notera que symptomatiquement, le slogan qui figurera comme véritable « légende » de cette exposition-installation sera la fameuse proposition qui prétend clore l’histoire même de l’art : Das Kunst ist töt, celle-ci devenant en quelque sorte le signifié implicite de tout assemblage, son message systématiquement adressé à l’histoire de l’art à travers tous ses avatars. En regard du récit moderniste, cette posture dadaïste qui combine donc revendication de la mort de l’art et assemblagisme déchaîné, celui-ci étant assimilé aux forces hétérogènes de la vie, s’inscrit dans une autre tradition ou plutôt une antitradition, cette anti ou « autre » modernité que l’on peut faire remonter à Baudelaire. On rappellera que pour ce dernier, comme plus tard pour son disciple Rimbaud, « moderne » est un qualificatif péjoratif qui renvoie au modernisme technologique et scientifique, voire politique, soit ce qu’on appelait alors (et toujours) le « progrès ». Pour ces poètes, les artistes « modernes » sont ceux qui adhèrent à ce « récit », comme les peintres réalistes

A ces derniers, Baudelaire, produisant ici un des poncifs les plus forts et des plus constants du discours artistique, oppose « le peintre de la vie moderne », qui ne se définit donc pas comme un « artiste » mais comme « un homme du monde » : «Entendez ici, je vous prie, le mot artiste dans un sens très-retreint, et le mot homme du monde dans un sens très étendu. Homme du monde, c’est-à-dire homme du monde entier, homme qui comprend le monde et les raisons mystérieuses et légitimes de tous les usages, artiste, c’est-à-dire spécialiste, homme attaché à sa palette comme le serf à sa glèbe. »

C’est ce non-artiste, devenu le modèle de tant de mouvements artistiques qui pratique précisément l’assemblage, (Dada donc, Surréalisme, Nouveau réalisme, les happenings, Fluxus, etc.) qui pourrait être défini comme le « sujet » de l’assemblagisme ; il a pour mission de capter la vie, la vie à la fois comme énergie et flux et comme pure actualité, dans l’épiphanie de l’instant. A côté de ce héros baudelairien, Rimbaud, qui lui aussi «trouvai[t] dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne », propose à son tour une autre figure, elle aussi appelée à une longue postérité, celle de l’art mineur, soit exactement ce que Greenberg rangera donc sous l’étiquette infamante du kitsch : « j’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires .»

On sait que de cette esthétique mineure, esthétique du marché aux puces et des cinémas permanents, des objets trouvés et des citations nostalgiques, le surréalisme, reprenant à son tour l’antimodernisme dadaïste, fera le fondement de sa propre poétique : les collages de l’ex-dada Max Ernst, premier véritable artiste surréaliste, jouant ici un rôle initiateur au même titre que la théorie de l’image, empruntée au poète Pierre Reverdy, adepte d’une poésie à l’époque qualifiée de « cubiste », pour s’accomplir dans la production des objets à fonctionnement symbolique.

Assemblagisme et structuralisme

A côté de ces deux lectures, la lecture moderniste, qui prétend refouler le caractère irruptif du coup de force cubiste en l’intégrant dans l’histoire de la peinture, et la lecture anarchiste vitaliste, il existe une troisième interprétation, qui se fonde cette fois sur la dimension combinatoire, relationnelle, de l’assemblagisme et qui produira une troisième naissance de l’assemblage et une nouvelle définition de l’assemblagisme, constructiviste et structuraliste.

a) assemblagisme constructiviste

En 1913 ou 1914, Vladimir Tatlin se rend à ¨Paris pour visiter l’atelier de Picasso ; il y voit les assemblages et constructions, en particulier la fameuse «Guitare ». A son retour, il produit ses propres constructions qu’il appelle « contre-reliefs » et engage l’avant-garde russe, en compagnie de Puni, Rodchenko, Lissitzky, etc., dans le constructivisme. Le constructivisme, comme le dadaïsme, se veut à son tour une lecture délibérément non-artistique de l’assemblage picassien mais cette fois sur un mode non pas vitaliste mais à l’inverse technicien, fonctionnel, ingénieur.

Ici, sont mis en avant la réalité du matériau, la réalité de l’espace de présentation et surtout la construction c’est-à-dire la systématisation de la syntaxe combinatoire cubiste, devenue neutre artistiquement, échappant à toute problématique esthétique : « la construction est un concept moderne. L’art est un secteur mathématique, comme toute autre science. La construction est l’exigence moderne d’organiser de façon utilitaire le matériau. […] jusqu’à se confondre avec un modèle technico-politique et devenir un véritable programme de vie : « Il est  temps que l’art pénètre de façon organisée dans la vie. La vie organisée « constructivement » est supérieure à l’art délirant des magiciens. »

Cet néo-assemblagisme radical aboutit aux mêmes conclusions que l’assemblagisme vitaliste dadaïste : « A bas les traditions de l’art, vive le technicien constructif. […] L’art est mort ! Il n’y a pas de place pour lui dans l’univers de l’activité humaine. Travail, technique et organisation ! »

Ce qu’il y a d’intéressant ici au regard du récit moderniste, c’est de nouveau l’alliance de l’assemblagisme et de l’antimodernisme : en effet, au sens strict, l’avant-garde constructiviste est post-moderne, elle vient après lui et se situe dans sa liquidation revendiquée. En effet, avant de proclamer la mort de l’art au profit de l’assemblage-construction et de la « vie construite », l’avant-garde russe a dans un premier temps tiré toutes les leçons d’un récit moderniste auquel elle a adhéré sans réserves jusqu’à l’achever dans ce « dernier tableau » qu’est le monochrome, comme en témoignent aussi bien le Carré Blanc de Malevitch, que les trois monochromes « primaires » de Rodchenko.

b) assemblagisme structuraliste

Cette lecture formaliste, qui met cette fois l’accent sur les relations et le mode combinatoire, n’est pas seulement celle des artistes, elle intéresse le champ spécifique de la théorie et de la pensée, puisque c’est elle qui va faire véritablement passer l’assemblagisme dans le champ du savoir, de la connaissance.

Cette histoire commence avec l’un des fondateurs du structuralisme, le linguiste et formaliste russe Roman Jakobson. Très lié à l’avant-garde moscovite, Jakobson, qui côtoyait aussi bien Khlebnikov que Malevitch, donne précisément comme élément déclencheur épistémologique de la « révolution structurale » en linguistique, l’impulsion donnée par les artistes modernes, poètes, musiciens et peintres, en particulier Picasso et Braque dont il souligne « [l’]intuition profonde de la tension dialectique entre les parties et le tout qui les unit et entre les parties liées, notamment entre les deux parties du signe artistique, son signans et son signatum. »

Il ajoute même cette précision épistémologique : « Arrivé à Prague en 1920, je me suis procuré le Cours de linguistique générale, et c’est précisément l’insistance, dans le cours de Saussure, sur la question des relations qui m’a surtout impressionné : elle correspond de manière frappante avec l’accent particulier des peintres cubistes tels que Braque et Picasso, non pas sur les choses elles-mêmes mais sur leurs rapports».»

De Paris à Moscou, du champ de la peinture à celui de la linguistique, une relation homologique –et l’homologie est la figure même du structuralisme- s’établit ainsi, au-delà de l’hétérogénéité des objets et des médiums, entre la Guitare de Picasso, le masque Grebo qui l’inspira et la méthodologie linguistique, tous trois unis par le même paradigme, la logique relationnelle.

Comme l’a bien montré Yves-Alain Bois, cette interprétation structuraliste du cubisme, ou plutôt ce système de correspondance entre la poétique cubiste et une méthodologie scientifique appliquée au langage est confirmée, dès l’origine par Kahnweiler, théoricien du cubisme, qui, sans connaître ni Saussure ni Jakobson, avait opéré la même lecture que ce dernier et pensé les œuvres de ses artistes comme un système d’écriture et une pure combinatoire de signes.

Pour en revenir au structuralisme proprement dit, on sait que sa véritable irruption dans le champ général des sciences humaines et de la pensée, sa véritable montée en puissance comme « idéologie » peut être datée de la rencontre à New York de Jakobson et de Lévi-Strauss dans les années 40, tous deux donnant des cours à la New school for social research.

L’assemblagisme comme mode de pensée universelle

C’est Lévi-Strauss, sur laquelle je vais maintenant m’attarder, qui va véritablement donner sa dimension intellectuelle à l’assemblage, lui faisant quitter le strict domaine de l’art jusqu’à faire entrer l’assemblagisme dans le champ un véritable mode de pensée.

Cette opération sera rendue possible parce qu’en lui vont se réunir les deux courants, les deux traditions antimodernistes issues de l’assemblage, pensée de l’hétérogène, pensée combinatoire.

Lévi-Strauss, fils de peintre, est, comme Jakobson, un amateur d’art, et à New York, s’il se lie avec l’ancien compagnon des formalistes et constructivistes, il fréquente au même moment André Breton et tous les surréalistes en exil, en particulier Max Ernst qui deviendra son ami et l’on sait que cette fréquentation perdura longtemps après le retour à Paris:

- par cet aspect, Lévi-Strauss appartient donc à l’esthétique surréaliste, à son goût pour les objets « bricolés », pour la culture marginale ; il adopte sa vision du monde conçu comme un gigantesque marchés aux puces et il partage sa méfiance aussi bien pour l’art que la civilisation moderne ; et surtout, il est sensible à cette syntaxe de l’hétérogène que les surréalistes ont eux-mêmes reçus des dadaïstes 

- mais d’autre part, sa pensée relève donc de la plus stricte méthodologie structuraliste, soit la pensée combinatoire élevée au rang de science, puisqu’il en deviendra, dans les années soixante, le plus illustre représentant. Or, selon son témoignage, c’est Jakobson qui lui a donné l’impulsion épistémologique: « Jakobson m’a révélé l’existence d’un corps de doctrine déjà constitué dans une discipline : la linguistique, que je n’avais jamais pratiquée. Pour moi, ce fut une illumination. »

Entre art et science

Il faut donc voir Lévi-Strauss comme un double héritier, du surréalisme, du formalisme russe. C’est ce double héritage, cette synthèse entre Breton et Jakobson que l’on va retrouver dans la célèbre théorie du bricolage, proposé en 1962 dans La pensée sauvage.

La première dimension, épistémologique, est sensible dans le projet même du livre qui se donne comme un véritable livre de philosophie, chargé de prendre au sérieux la pratique de l’assemblage, lui faisant quitter l’étroit territoire des peuples sans écriture ou du bricoleur du dimanche pour l’élever au rang de modèle de « fonctionnement de la pensée », pour reprendre l’expression de Breton. La Pensée sauvage devient alors, pour le kantien qu’est resté Lévi-Strauss, à côté de la Critique de la raison pure, une sorte de Critique de la raison bricoleuse.

Mais la dimension artistique est tout aussi présente puisque d’emblée les exemples qu’il cite pour illustrer la figure de son « bricoleur » appartiennent à l’esthétique surréaliste la plus orthodoxe : « …on a souvent noté le caractère mythopoétique du bricolage : que ce soit sur le plan de l’art, dit « brut » ou « naïf » ; dans l’architecture fantastique de la villa du facteur Cheval, dans celle des décors de Georges Méliès. » Le premier est un véritable créateur « brut », un vrai marginal, l’autre relève de l’art populaire, pas encore industriel à l’époque, mais encore proche de l’art forain. De nouveau sont associés une méthode, une méthodologie, la combinatoire d’éléments, et un univers parallèle au monde de l’art. Encore une fois, en résumant, se trouvent réunis assemblage et kitsch.

Le bricoleur et le kitsch

Si l’on poursuit dans la même perspective l’analyse de la pensée bricoleuse, celle qui construit aussi bien des « bricolages » que des récits mythiques, on relèvera ce qu’on pourrait appeler sa secondarité, le fait qu’elle produise toujours des objets dérivés : «le propre de la pensée mythique, comme du bricolage sur le plan pratique, est d’élaborer des ensembles structurés, non pas directement [] mais en utilisant des résidus et des débris d’événements [] des bribes et des morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société. »Le bricoleur, comme le mythologue (et j’ajouterai donc l’artiste assemblagiste) ne travaillent qu’avec des éléments déjà-là, ils brisent la relation matière première~ mise en forme et surtout, ils déjouent la continuité historique au profit de la production d’une structure déterminée par la nature de ces éléments : « chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs. Synchronique, la démarche du « bricoleur » n’est pas prospective, tournée vers l’avenir comme celle du savant ou de l’artiste d’avant-garde, mais rétrospective : « Regardons-le à l’œuvre : excité par son projet, sa première démarche pratique est pourtant rétrospective : il doit se retourner vers un ensemble constitué, formé d’outils et de matériaux[]

Autrement dit, le bricoleur, l’assemblagiste ne produit pas du nouveau, au sens romantique d’une création ex nihilo. Il réagence un stock d’objets, de matériaux ou de signes déjà-là et tout son « art » consiste dans leur mise en relation.

Ce qu’il y a d’intéressant pour nous dans ces analyses, c’est que Lévi-Strauss, tout en parlant des « sauvages » ou du bricoleur du dimanche, nous donne ici une double définition, à la fois du kitsch et de ce qu’on appellera, quelques années plus tard, le post-moderne, les deux notions se recouvrant souvent pour leurs adversaires :

- En effet, on l’a vu plus haut avec Greenberg, une des principales caractéristiques de l’arrière-garde kitsch c’est son incapacité à produire du nouveau et le caractère dérivée, secondaire, de son esthétique : «lorsque le temps a passé, le kitsch pille dans la nouveauté un butin sans cesse renouvelé qu’il édulcore et sert ensuite comme kitsch » . » Or, ce qui constitue pour Greenberg la marque de l’inauthenticité du kitsch en regard de la vérité incarnée par l’œuvre authentique, est précisément ce qui constitue la richesse syntaxique et sémantique à la fois du bricolage et de la pensée mythique :

- au niveau de la relation à l’histoire, à l’idée de progression, le bricolage, pensée pratique qui travaille donc avec des « ruines » (Lévi-Strauss parle de « fossiles ») ou la pensée mythique, construction des peuples « sans histoire » se révèle, comme le livre lui-même qui comporte un chapitre critique contre Sartre, une machine de guerre contre l’historicisme, contre la croyance à la toute-puissance de l’histoire.

Mais la pensée sauvage, l’assemblagisme mental, n’est pas seulement posthistorique (comme on vient de le voir plus haut), elle est avant tout anhistorique : « le propre de la pensée sauvage est d’être intemporelle ; elle veut saisir le monde, à la fois comme totalité synchronique et diachronique, et la connaissance qu’elle en prend ressemble à celle qu’offrent, d’une chambre, des miroirs fixés à des murs opposés et qui se reflètent l’un l’autre [] mais sans être parallèles. »

On le voit ici, les analyses de Lévi-Strauss que j’ai rapprochées des propos sur le kitsch peuvent être interprétées de deux façons :

- la description qu’il fait des productions de la pensée sauvage, de l’assemblagisme à l’œuvre comme travaillant dans une dimension post-historique ne prend sens que dans une perspective temporalisante qui accorde à l’histoire une dimension d’autorité; c’est dans cette perspective que les productions des exclus externes de l’histoire occidentale, les « sauvages », ou celles des exclus internes, les bricoleurs ou les artistes bruts, peuvent être réunies sous la catégorie infériorisante du kitsch ou de la post-modernité.

- En revanche, si l’on adopte le point de vue anhistorique structural, cette approche heuristique qui dégage de la comparaison de toutes ces expériences mais aussi de la méthode qui la pense un véritable transcendantal, une structure de pensée qui traverse le temps, l’espace, et les différences ethnologiques, l’évaluation se renverse et c’est maintenant la pensée sauvage, l’assemblagisme, qui devient un instrument de mise en question et de l’histoire, en particulier celle de la domination occidentale, et de la pensée de l’histoire, cet historicisme qui la fonde.

Une double leçon donc peut être tirée de Lévi-Strauss et de la méthode structurale en général, la première étant la mise en place d’un nouveau paradigme épistémologique, la deuxième, s’appuyant sur celui-ci, une philosophie générale ouvrant à une critique radicale de l’histoire.

Assemblagisme et postmodernisme

                                                          

La critique post-moderne

C’est cette double leçon que quelques années plus tard, dans les années soixante-dix et quatre-vingts, retiendra une certaine critique américaine, impliquée dans ce qu’on appelait alors le post-moderne. De quoi s’agissait-il alors ?

L’enjeu, comme l’explicite exemplairement Rosalind Kraus, était double : Il s’agissait de produire une théorie chargée à la fois de sortir du récit moderniste, essentiellement greenbergien, mais aussi de rendre compte d’œuvres qui échappaient à se récit, soit qu’elles fussent condamnées par les défenseurs de ce dernier ou bien résistaient à leur analyse. Echappant au récit moderniste greenbergien, ces œuvres, les œuvres que défendaient les nouveaux critiques étaient fatalement « post-modernes », comme le furent de leur temps les productions surréalistes, ou les œuvres constructivistes, dont certaines (comme celles de Serra ou Carl Andre) n’en furent souvent que les répétitions plus ou moins lucides.

Post-modernes ou post-historiques, ces œuvres ne pouvaient être pensées du point de vue du récit moderniste que dans la catégorie du kitsch, la seule catégorie post-historique disponible ou ce que Michael Fried nommait la théâtralité, notion dépréciative à peu près équivalente.

En revanche, le point de vue structural, c’est-à-dire ce néo-formalisme achronique, atemporel fourni par la pensée française, offrait d’une part la possibilité de donner du sens à ces œuvres, de les prendre au sérieux, comme Lévi-Strauss avait naguère pris au sérieux les bricolages et d’autre part, permettait de sorti des apories du modernisme, de sa temporalisation fléchée au profit d’autres modèles.

Ce modèle combinatoire que Lévi-Strauss avait mis en évidence, et les artistes assemblagistes avant lui, devenait alors la principale arme conceptuelle permettant d’en terminer avec ces deux catégories majeures du discours moderniste, l’impératif du nouveau et le recours systématique à l’historicité : «en histoire de l’art on se réfère toujours à une histoire, à un devenir : le devenir-plan, le devenir pur, le devenir abstrait, etc. Cette manière d’écrire l’histoire me semblait suspecte : elle présupposait toujours une finalité, un télos, alors qu’on est toujours dans la répétition, en fait. »

Sans entrer dans les détails d’une aventure intellectuelle compliquée, surtout d’un point de vue français, on notera pour terminer que, selon son propre témoignage, la rupture entre Rosalind Kraus -qui fut longtemps une adepte du modernisme- et Greenberg s’est faite précisément à partir de l’interprétation du cubisme par ce dernier et en particulier son article fondamental sur le collage : « [la rupture] s’est faite d’abord à partir de sa vision du cubisme. J’ai d’ailleurs écrit un article intitulé « the Cubist Epoch » dans lequel je conteste l’idée selon laquelle le cubisme appartiendrait à cette logique de la planéité chère à Greenberg… Mais j’ai réalisé que c’était faux [] C’est alors que j’ai compris l’importance du problème, d’autant que l’article sur le collage est un article clef. »

On le voit, à travers cette référence, et selon une logique, structurale cette fois et non historiciste, c’est ici la répétition qui l’emporte sur l’histoire et nous ramène à notre point de départ, à ces oppositions originelles que le récit moderniste avait tentées d’effacer.

L événement intempestif des collages, des premiers assemblages, premières œuvres obéissant plus à des impératifs structuraux qu’à une logique historique fondée sur la picturalité, après avoir permis au récit moderniste de se constituer, au prix de son assimilation, retrouvait ici sa singularité et c’est une nouvelle fois dans le champ de la théorie, de la pensée, après l’avoir informé et transformé tout le long du siècle, qu’il produisait ainsi de nouveaux effets.

 

Clement Greenberg, p. 87.

Ibid ; p. 91.

Clement Greenberg, Art et culture, éditions Macula, 1988, traduit par Ann Hindry, p. 14.

Sur la signification de ces termes chez Baudelaire et Rimbaud, je suis l’interprétation et les lectures très éclairantes de Henri Meschonnic, Modernité modernité, Verdier Folio essais, 1988, 1993, p. 103 à 127.

  P. 142.

Cf. les commentaires de Michel Foucault,

A. Rimbaud, Une saison en enfer,

Ibid.

En 1913 ou 1914, voir l’article du CMAM

Rodchenko, cité dans Art en théorie, p. 358.

  On rappellera que, dans l’exposition de Berlin, la seconde partie de la proposition « l’art est mort » énonçait « vive l’ingénieur Tatline »

Le constructivisme d’Alexeï Gan, cité dans Suprématisme et constructivisme, Actualités des arts plastiques n°47 (non daté) p. XXXIV ;

Roman Jakobson, cité par Yves-Alain Bois, p. 53.

Roman Jakobson,, cité par Yves-Alain Bois, « la leçon de Kahnweiler », Cahiers du MNAM n°23, 1988, p. 39.

CF. Roland Barthes, Barthes par lui-même, Editions du Seuil et mon «le démon de l’homologie » (à paraître, Rennes)

  Le concept de « signe » constituant pour François Wahl, la notion centrale qui permet d’identifier les discours comme « structuralistes » : Qu’est-ce que le structuralisme ? Editions du Seuil, 1968.

Claude Lévi-Strauss, De près et de loin, Paris, éditions Odile Jacob, 1988, p. 67.

« J’étais resté ami avec Breton. Il m’a introduit dans le cercle surréaliste qu’il venait de retrouver. »Ibid., p. 48.

« Nous allions rituellement aux marchés aux Puces tous les samedis avec la petite bande de ses fidèles », ibid., p. 52.

  On connaît son rejet de la modernité picturale (l’art abstrait en particulier) que défendent les « modernistes » jusqu’à défendre la tradition (dans La Pensée sauvage, sa théorie de l’œuvre d’art comme « modèle réduit » prend appui sur des œuvres figuratives de la grande tradition : Clouet, Ingres, Van der Weyden…)

Ibid., p. 63.

  « Je suis un ultra-kantien », ibid.

Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Librairie Plon, 1962, Presss-pocket, p. 30. (je ne prends pas en compte le troisième exemple qui est littéraire mais qui relève du kitsch le plus manifeste)

Mélies était illusionniste et donnait des spectacles au musée Grévin.

Claude Lévi-Strauss, op. cit., p. 36.

Claude Lévi-Strauss s’affirmera vivement contre l’opposition matière-forme. Malgré les apparences, le structuralisme n’est pas un formalisme : les éléments de la structure peuvent jouer tantôt le rôle de matière, tantôt celui de forme, signifiants ou signifiés selon l’agencement.

Ibid., p. 31.

Clement Greenberg, Art et culture, éditions Macula, 1988, traduit par Ann Hindry, p. 17

   Lévi-Strauss, ibid., p. 313. (On notera la proximité de cette métaphore avec les œuvres quasi contemporaines de Smithson (qui a peut-être lu Lévi-Strauss).

  Entretiens, ibid, p. 137.

  Entretien, Ibid,p. 136 .

Par miguel-egana.over-blog.com - Publié dans : articles
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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /Avr /2010 16:05

Pour une typologie des processus citationnels

dans la peinture

 

Introduction:

L'objectif de cette intervention est double:

- il s'agit d'une part de tenter de trouver une solution à un problème qui s'est posé dans le débat entre modernisme et post-modernisme, - débat qui peut être jugé non-obsolète si on élargit ces deux catégories à une dimension transhistorique, notamment grâce à la notion de maniérisme qui recouvre largement celle de post-moderne - à savoir le rôle joué par la citation, les phénomènes citationnels dans la définition respective de ces deux catégories esthétiques.

- et d'autre part, de tenter une approche suffisamment généralisante des relations citationnelles afin de rendre par exemple possible la tenue même de cette discussion et d'en dépasser les limites.

Modernisme /post-modernisme

Mon point de départ est constitué par deux… "citations" extraites d'un recueil du numéro spécial des Cahiers du musée d'art moderne consacré au postmodernisme. La première est d'Yve-Alain Bois qui réclamait, en conclusion d'un article férocement anti-postmoderne : "l'urgente nécessité d'une histoire critique de la  citation en art. Pour éviter l'amalgame qui tient lieu aujourd'hui de discours dominant dans le champ de la critique d'art…" et la deuxième de l'historien Thomas Mac Evilley, plutôt favorable au post-modernisme, qui déclarait à la fin de son article : "L'un des signes caractéristiques de l'approche postmoderne est la prédominance de la citation, qui déstructurent les séquences linéaires correspondant aux époques historiques () Les citations déstabilisent l'Histoire de l'art, la démantèlent, afin de faire pièce aux mythologies de l'inéluctable."

La remarque de Thomas Mac Evilley constitue sinon un exemple de cet "amalgame" dénoncé par Yves-Alain Bois, du moins une justification de la question posée par ce dernier. Il s'agit en fait d'une réponse partielle qui semble définir à quel moment et dans quelles conditions le phénomène citationnel devient prédominant dans l'histoire de l'art. Sans surprise, la position de Thomas Mac Evilley, fondée à la fois sur un constat visuel contemporain (la perception de l'art des années 80) et transhistorique (la mise en perspective des différents maniérismes auxquels il assimile, à juste titre, le post-modernisme), se résume à ceci : il y a citation quand l'art est postmoderne et/ou maniériste, formule réversible : à la différence de l'art moderne, moderniste, auquel il succède et s'oppose, l'art se définit comme postmoderne par le fait que l'on peut y repérer de nombreuses citations. Cette équivalence postmoderne=citation est évidemment accompagnée d'une autre équivalence, là où règne ou a régné le moderne, le modernisme, le phénomène citationnel est en retrait. Il y aurait donc d'un côté, un enchaînement progressif et programmé des expressions artistiques et des œuvres produites par ces dernières, continuité qui définit le moderne comme tel, et de l'autre, un refus de cette vision vectorielle de l'Histoire au profit d'un " laissez-passer pour n'importe quelle direction et pour la conscience lucide qu'on n'aboutit nulle part" et qui aurait pour conséquences la mise en place de cette esthétique de la citation que dénonce Yve-Alain Bois comme une sorte de trahison de la modernité et comme le règne réactionnaire du n'importe quoi, ainsi qu'en témoigne cette citation d'un historien "conservateur" : "Dans une bonne part de l'art d'aujourd'hui, nous sentons que le très lourd fardeau de toute la civilisation qui pesait sur nos épaules en cette fin du XXe siècle (…) a été allégé par la distanciation, par la création d'une Tour de Babel de citations à partir d'un univers illimité de langages visuels…"

Qu'il y ait bien deux conceptions opposées du temps et des relations impliquant les pratiques artistiques à l'intérieur de ces différentes temporalités est une banalité. En revanche, l'idée, exprimée aussi bien sur un mode positif par les défenseurs du post-moderne (comme T. Mac Evilley) que sur un plan négatif par ses détracteurs (comme Yve-Alain Bois) à savoir que le phénomène citationnel est fatalement lié à l'idéologie et à l'esthétique postmoderniste et qu'il serait exclu par définition des pratiques modernistes me semble ne se soutenir que comme une sorte de lieu commun épistémologique qu'une approche théorique plus vaste peut permettre peut-être de corriger.

La question dès lors n'est plus de démontrer l'importance de l'esthétique de la citation dans le post-moderne et le maniérisme en général (qui relève de l'évidence), mais plutôt d'en interroger le statut et d'autre part d'essayer de penser ce qu'il peut en être cette fois dans le champ dit moderniste. En un mot, il faudrait vérifier si la proposition suivante: il existe une citation moderniste n'est qu'une absurdité théorique, une simple figure oxymorique ou une formulation qui possède un certain degré de validité.

Pour tenter de répondre à cette question, il est nécessaire de revenir brièvement sur les fondements idéologiques du modernisme. Si l'on considère globalement sa définition, donnée par les artistes (les peintres en particulier) à l'époque des premières avant-gardes, à la fois par leurs œuvres, leurs commentaires théoriques et par la critique (en particulier sous sa forme quasi caricaturale illustrée par le nom de Greenberg,) deux grandes orientations s'y distinguent :

- d'un côté, un versant hégélien dont l'historicisme revendiqué implique une eschatologie implacable, soit la soumission de l'œuvre et de l'artiste à un devenir transcendant qui lui échappe par définition et dont il n'est qu'un des rouages nécessaires, ce devenir étant celui à travers lequel se déploie une essence majuscule: l'Art, ou la Peinture;

- de l'autre, une idéologie du nouveau, de la singularité événementielle des œuvres et des pratiques artistiques (celle que précisément les différents maniérismes auraient vocation à refuser).

La première orientation serait représentée idéalement par un mouvement comme De Stijl ou le suprématisme; la seconde serait illustrée par le futurisme, qui en a donné la mythologie la plus radicale dans l'image de la "table rase" qui implique entre autres conséquences la destruction (imaginaire ou réelle) du musée.

Si l'on envisage la modernité selon ce dernier point de vue, il n'y a et il ne peut y avoir citation puisqu'il s'agit à chaque fois de repartir de zéro, chaque œuvre "née sans mère" selon la formule du dadaïste Picabia, ne pouvant qu'être orpheline et sans descendance. Si l'on envisage l'autre aspect, la situation est inverse, non seulement la relation citationnelle est possible, mais elle est déterminante, puisque chaque œuvre n'existe que dans le lien aux œuvres précédentes elles-mêmes reliées par une chaîne aux œuvres antérieures, etc. En simplifiant, je pourrais même dire que dans une perspective délibérément moderniste, non seulement il y a de la citation mais même qu'il n' y a que de la citation. Reste à penser la raison pour laquelle cette idée que tout l'art moderniste est citationnel, idée impliquée par ces présupposés idéologiques et par les discours qui la soutiennent n'a jamais été formulée comme telle puisqu'au contraire, comme on l'a vu plus haut, c'est cette dimension qui aux yeux mêmes des partisans de la modernité caractérise l'anti-modernisme des maniéristes. La réponse serait à chercher du côté de cette idéologie du nouveau qui serait comme la face à la fois nécessaire et manifeste des œuvres modernistes: en effet, pour qu'une œuvre ait sa place dans l'enchaînement programmé qui s'identifie à la marche de l'Art, il faut nécessairement qu'elle ne répète pas l'œuvre précédente. Mais en revanche, pour que l'événement de l'œuvre ne soit pas une pure singularité mais qu'il s'inscrive dans le projet plus vaste qui lui donne sens, il faut, et ici nous retombons sur l'autre face du modernisme, qu'il s'appuie sur les acquis précédents.

Le seul moyen d'intégrer ce mouvement contradictoire, cette ambivalence caractéristique du modernisme entre conservation et négation, entre histoire et événement, consiste précisément à élargir la notion de citation, comme le réclamait Yve-Alain Bois. Dans cette perspective, c'est ici la notion hégélienne d'Aufhebung, ce concept dialectique qui permet effectivement de penser l'œuvre à la fois comme négation du passé et comme conservation de celui-ci, qui serait intégrée à une redéfinition générale de la notion de citation que je vais maintenant proposer.

Modèle sémiotique

Le modèle dont je me suis servi, je suis allé chercher du côté de la théorie sémiotique de Charles Sanders Pierce.

Pourquoi ce modèle? D'une part, en raison du caractère non substantiel mais strictement relationnel de la définition qu'il donne du signe et d'autre part, du fait du modèle triadique qu'il met en place: Je rappelle les éléments de cette théorie: Dans la relation sémiotique, ce que Umberto Eco appelle la sémiose, trois termes se trouvent indissociablement liés: le representamen, son objet, et l'interprétant. Cette logique ternaire sert à penser le signe, défini classiquement comme "ce qui tient lieu de quelque chose et renvoie à autre chose que lui-même dans l'esprit de celui qui l'interprète".

Ce qu'on appelle la citation et que je rebaptiserai rapport citationnel est bien à ranger dans ce type structural puisque ce qui le définit c'est précisément, quelles qu'en soient les modalités, le caractère relationnel, c'est-à-dire le fait de renvoyer à autre chose que lui-même et ceci, dans une forme syntaxique éminemment triadique : face à une œuvre dont nous percevons la dimension citationnelle nous pouvons en effet retrouver la relation de type sémiotique fondamentale, celle qui met en relation un "representamen" (un signifiant pour reprendre une terminologie plus familière) un objet (un référent) et un "interprétant" (un signifié).

Soit l'œuvre présente qui suscite une double lecture, cette double lecture étant sa perception même comme opérateur citationnel, son dédoublement qui la déplace dans une altérité, l'interprétant, soit ce que le spectateur perçoit, interprète, à partir des données fournies par les qualités physiques du representamen. Prenons un exemple célèbre: l'Olympia de Manet. Le representamen serait ici le tableau lui-même, défini comme un ensemble de données sensibles (couleur, matière, format, etc.) perçues par un spectateur. Ce qui fait la différence avec un autre tableau de Manet, le Fifre par exemple, qui ne peut être soumis à la même opération, c'est qu'ici en quelque sorte, à travers la jeune femme représentée, c'est un ensemble de traits qu'il serait possible de répertorier (pose du modèle, relation des personnages entre eux et au décor, etc.) qui se dégage et qui constitue une autre figure en filigrane, une sorte de deuxième tableau, imaginaire et mental, qui surgit comme interprétant, comme signifié du premier, et qui renvoie à une autre peinture, dont l'existence est avérée, la Vénus d'Urbino de Titien, qui apparaît bien ainsi comme l'objet, le référent du premier.

 A)Typologie

C'est ce caractère triadique qui va me servir maintenant à établir une typologie. Je m'appuierai sur la décomposition de la triade sémiotique organisée selon ses trois pôles : le signifiant, le signifié et le référent, pour établir cette classification.

Je distinguerai donc ainsi trois grandes classes de relations citationnelles selon leur orientation vers l’un des trois pôles mentionnés.

Soit la typologie suivante :

- accentuation du pôle du signifié : citation que j’appellerai analytique et qui s'applique au champ moderniste.

-accentuation du pôle du signifiant : citation que j’appellerai fictionnelle et qui correspond aux œuvres post-modernes ou maniéristes..

-accentuation du pôle du référent : citation que j’appellerai critique et qui prend en compte un troisième ensemble, situé en dehors du débat moderne/post-moderne.

Dans chacune des trois options, ce qu'il ne faut pas perdre de vue, à chaque fois, tout autant que la prédominance d'un des sommets du triangle sémiotique, c'est la mise en retrait des deux autres: le lien consubstantiel qui les unit ayant pour conséquences de porter atteinte, sans les nier totalement, aux deux autres dimensions.

Je vais à présent détailler chacun des modèles et les illustrer d'exemples:

-1) citation analytique

En ce qui concerne ce type de citation, que l'on pourrait tout autant qualifier d'abstraite ou de conceptuelle, elle conjugue en elle les trois dimensions qui définissent l'approche moderniste: le caractère réflexif, la dimension historiciste et enfin l'approche essentialiste.

En ce qui concerne son rapport à l'œuvre citée, ce dernier peut être décrit comme foncièrement analytique car il s'agit ici d'un véritable travail de transformation, de déconstruction qui a pour fonction d'isoler, d'extraire de l'unité originale qui était celle de l'œuvre de référence les éléments considérés comme constitutifs. Ce travail a plusieurs fonctions:

- il permet d'une part (ce serait le premier temps de cette aufhebung auquel je l'ai assimilé plus haut) d'éliminer les éléments jugés .historiquement parasites, inutiles, condamnés par le mouvement de l'Histoire, éléments qui relèvent de problématiques qui ont eu leur sens à un moment donné mais qui justement parce que celui-ci "avance" vers sa finalité ne peuvent s'inscrire dans les nouvelles problématiques du moment. Ce sera, pour prendre un exemple très simple, dans le passage du cubisme analytique aux premiers tableaux abstraits de Mondrian, l'élimination de la référence à l'objet qui permet à ce dernier d'aller plus loin, de ne pas s'encombrer d'une question (la représentation) dont l'obsolescence identifiée est ce qui lui permet justement de situer le cubisme analytique dans un temps précédent, périmé par la nouvelle esthétique mise en place: "Peu à peu, je compris que le Cubisme n'acceptait pas les conséquences logiques de ses propres découvertes; il ne développait pas l'Abstraction jusqu'à l'extrême conséquence, l'expression de la réalité pure".

~ Il a pour effet de corriger le mouvement précédent (ce serait le 2ème temps de l'aufhebung) en assurant la continuité nécessaire des pratiques, cette continuité qui vaut à la fois comme métaphore de la continuité historique et comme sa synecdoque puisqu'elle en est un des éléments constitutifs. C'est ainsi, pour garder notre exemple que l'œuvre de Mondrian, quelle que soit sa spécificité, ne possède tout son sens universel (au regard de l'histoire) que dans sa relation au cubisme, dans une relation qui n'est pas de simple succession, mais qu'il faut lire comme une nécessité, cette fameuse "conséquence" (pour reprendre la citation précédente) des prémisses posées par ce dernier et par-de là, aux mouvements précédents et à l'Histoire de l'art dans son entier.

~ Le troisième effet de cette opération est sans doute le plus important: il s'agit de la transformation de la singularité (celle des œuvres de référence) en généralité, du passage des effets de parole à la constitution d'un code, d'une langue. Nulle part mieux que dans le mouvement de Stijl, cette opération n'est aussi manifeste : le codage de la pratique plastique en éléments minimaux que je n'ai pas besoin de rappeler (couleurs primaires, lignes élémentaires, etc.) fonctionne comme un opérateur d'abstraction, comme ce qui permet d'atteindre, au-delà des manifestations que sont les œuvres, à la définition même de l'art. Soit ici, s'ajoutant aux deux dimensions :1) réflexive 2) historiciste, la troisième composante du modernisme: la dimension essentialiste.

Le caractère particulier de cette démarche d'abstraction généralisé des pratiques artistiques correspondant à une visée qui cherche à constituer un code absolu, explique le statut problématique réservé à la citation dans ce débat que j'évoquais plus haut entre moderne et post-moderne. Ce type de relation citationnelle est à la fois visible et invisible puisqu'il désagrège les œuvres au profit des unités formelles qui les composent (d'où l'équivalence hâtive: modernisme=absence de citation) tout en étant partout présent (d'où l'autre équivalence que j'ai proposée: modernisme=citation généralisée). Cette conception de la citation comme à la fois invisible mais sous-jacente, qui implique donc une double perception de l'œuvre, d'abord comme nouveauté absolue, comme occurrence nouvelle, puis comme mémoire récapitulative de l'Histoire de l'art, est particulièrement lisible dans une œuvre de Théo Van Doesburg. - "La Grande pastorale" (1921).

Le point de départ de cette réalisation qui est un vitrail est constitué par une œuvre de Van Gogh : Le Semeur (œuvre "citationnelle" à son tour inspirée par Millet). Ce qu'il est intéressant de repérer ici, à travers les croquis préparatoires de Van Doesburg, c'est le caractère pluriel du processus d'abstraction.

- il y a en premier lieu une opération de type résolument analytique-plastique (c'est le processus qu'on peut déjà voir déjà à l'œuvre chez Bart Van der Leck, dans ses figures de Mineurs par exemple, ou chez le Mondrian de la série des Arbres) : celle qui conduit à partir d'une base figurative (située donc d'un point de vue sémiotique du côté du réel, du référent) et sur la base d'un procès de schématisation et de simplification, à la constitution d'un code utilisé dans un deuxième temps pour un résultat final purement plastique qui substitue à la référence première la synthèse combinatoire effectuée à partir des unités dégagées plus haut;

- La nature de l'objet analysé (le tableau de Van Gogh et non un simple objet du monde, arbre, ou personnages) a pour fonction d'historiciser en le généralisant ce processus analytique, de montrer son identité avec l'évolution artistique, selon le principe "évolutionniste" qui veut que l'ontogenèse (ici celle de l'œuvre) répète et résume la phylogenèse (l'histoire de l'art).

- à ce procès de généralisation-simplification qui d'une certaine manière détruit, pulvérise l'œuvre singulière ramenée à ses constituants s'ajoute ici une deuxième opération, inverse, qui tente cette fois de préserver (mais toujours sur un mode abstrait) sa singularité originelle, conservée, maintenue (au sens hégélien) à titre de structure (la composition générale).

Ce qu'il s'agit de montrer ici dans cette relation citationnelle complexe qui navigue entre le général et le particulier c'est la relation de dépendance, de solidarité qui unit en fait tous ces messages artistiques perçus en tant qu'individualités et représentés ici par les deux occurrences singulières que sont d'une part, le Semeur de Van Gogh et La Grande pastorale de Van Doesburg. Ces œuvres historiquement séparées ne le sont pas d'un point de vue esthétique, plastique, puisque au contraire, elles participent de la même langue universelle, celle de l'art en général. A cet aspect synchronique, structural, qui représente le domaine du code, s'ajoute ici une dimension diachronique complémentaire, qui vient définir le rôle joué par le temps et l'histoire dans la mise en évidence, dans l'exhaustion de cette langue. Dans cette perspective, l'œuvre citée (Le Semeur) apparaît non seulement comme la réserve, le stock plastique d'où l'œuvre citante (Grande pastorale) va tirer ses éléments constitutifs mais également comme son passé nécessaire, le socle étymologique, à la fois présent et invisible, qui ne cesse de lui donner sens et de la hanter.

-2) citation fictionnelle

Si le modèle précédent pouvait être rapproché d'une tradition philosophique qui serait celle de l'idéalisme, qui vise une transcendance conceptuelle à travers les apparences, la référence serait ici à chercher du côté de la philosophie contre laquelle s'est précisément constituée l'idéalisme, à savoir la sophistique.

L'univers dans lequel nous pénétrons à présent, condamné par Platon, est celui où règne l'artifice, celui de la prolifération sans fin du signifiant, prolifération qui a pour double conséquence de périmer toute recherche du sens, du signifié, du concept, tout en reléguant au loin toute référence possible, tout ancrage du signe dans le réel. Cet univers est régi par ce que Deleuze, suivant Nietzsche, appelle "la puissance du faux": "Il s'agit du faux comme puissance, Pseudos, au sens où Nietzsche dit: la plus haute puissance du faux. En montant à la surface, le simulacre fait tomber sous la puissance du faux (phantasme) le Même et le Semblable, le modèle et la copie…" Cet espace dans lequel s'abolit toute référence au sens et à l'origine au profit d'une autonomie du signe, devenu flottant, est par définition l'univers soumis à la multiplication des citations, qu'il a été dès lors facile, comme l'ont fait les auteurs cités plus haut, de confondre avec la notion même de simulacre.

Il est vrai que c'est ce type d'artiste, défini comme post-moderne, ou maniériste, qui correspond le mieux à cette définition comme être du simulacre, dans la mesure où, d'une part, il ne croit plus à une relation directe au réel (c'est l'origine et la définition même du terme de maniérisme comme concept péjoratif opposant l'excès de style, de manière, c'est-à-dire d'artifice, au "naturel" –de celui qui imite la nature-) et où, d'autre part, il refuse toute référence à un sens transcendant au profit d'une esthétique qui apparaît, aussi bien aux yeux de ses détracteurs que de ses défenseurs, comme une prolifération d'images toujours secondes, comme un patchworks de déjà-vus, une babellisation artistique généralisée, comme le décrivait la phrase de Rosenblum citée plus haut.

Pour illustrer ce mouvement, je m'appuierai sur l'œuvre de deux artistes qui l'incarnent de façon exemplaire: l'artiste post-moderne Bertrand Lavier et l'artiste pop Roy Lichtenstein, sans doute inspirateur du premier.

1) Soient les "T.V. painting" de Bertrand Lavier. Il s'agit de l'exposition sur différents moniteurs vidéo d'images de tableaux de différents formats dont les dimensions sont exactement celles de chacun des moniteurs. Nous sommes ici au stade premier de la citation, dans l'univers du double, du redoublement. Il y a d'un côté un référent absent, qui est une peinture, et de l'autre, le signe qui la manifeste, signe lui-même dédoublé en une forme, le moniteur qui encadre et un contenu, l'image vidéo encadrée. Entre la copie et le modèle, c'est précisément l'échelle 1, la coïncidence exacte, sans restes, des mesures, qui vient introduire un paradoxe: la présence d'un élément d'identité dans ce qui n'apparaît que comme une suite de différences : on passe ainsi du statut de reproduction (au sens de Benjamin) comme le serait une simple diapositive dont l'échelle garantit la distance à l'original à celui de simulacre, qui vient brouiller les pistes et jeter le trouble. Ce qui est donné à voir ainsi, ce n'est pas la reproduction d'un tableau, c'est le même tableau moins la peinture, quelle que soit la définition qu'on lui donne, signifié transcendant ou expérience irremplaçable, remplacée par les flux électroniques du tube cathodique.

2) Deuxième exemple: Walt Disney productions 1947-1984:

Ici, le double procès de mise entre parenthèses et du référent et du concept est encore plus manifeste: en effet, le "référent" de ces cibachromes géants est constitué par des vignettes d'une bande dessinée qui montrent des œuvres d'art moderne prises à l'intérieur du récit. Le processus de citation, de "copie" correspond une nouvelle fois à la notion même de simulacre: Bertrand Lavier, "cite", "copie" des peintures qui n'ont jamais existé comme telles; il produit l'imitation d'un original qui n'aura existé fictivement qu'à l'intérieur d'un univers virtuel dans lequel il n'apparaît que comme la manifestation d'une certaine "idée" de la peinture et de la modernité. A l'intérieur de ce monde, le monde de Mickey, les "tableaux " fonctionnent exactement à la manière des œuvres de Van Doesburg, comme des objet produits grâce à l'application d'un code, ici le code supposé de l'art contemporain des auteurs du récit, mais qui se trouve ici déplacé, mis entre guillemets, dans le code mineur, non artistique, de la bande dessinée pour enfant. La stratégie de Bertrand Lavier consiste donc à le déterritorialiser de nouveau, en le réintroduisant dans son supposé lieu d'origine, le Musée. Ce serait l'autre versant de la stratégie du faux, celle qui s'attaque non pas au vrai mais au mensonge lui-même : une opération qui ne vient pas déréaliser l'original, (comme dans l'œuvre précédente) mais au contraire, s'attache (mais sur un mode qui reste parodique) à rendre "vrai", à donner une existence référentielle à un être de pure fiction.

3) La troisième œuvre: "composition", fonctionne de nouveau comme une mise en question des deux pôles du triangle sémiotique. Il s'agit cette fois, à la différence des œuvres précédentes, de peinture au sens matériel du terme. B. Lavier repeint (ou plutôt fait repeindre) un objet, à l'aide d'une touche épaisse qu'il appelle "la touche Van Gogh", dans la couleur même et les formes de la surface peinte d'origine. Ce qui s'opère dans cette nouvelle figure du redoublement, c'est un mouvement de permutation entre le "référent" et le "signe" chargé d'en produire l'imitation. Le référent disparaît en tant que tel, il fusionne et se confond avec son signe, puisque ici la peinture ne peint rien d'autre qu'elle-même, et réciproquement toute la charge de réel passe du côté de ce qui ne vaut que comme un pur signifiant esthétique, ce logo Van Gogh sous l'égide duquel se place l'opération. L'exhaustion spectaculaire de cette fameuse "touche" visible comme écart entre la peinture… et la peinture, comme opérateur de son bégaiement, est une nouvelle façon de mimer en lui ôtant toute profondeur sémantique, le procès constitutif du modernisme. Ce qui est cité ici, parodiée, dans la référence à Van Gogh et à tous ses suiveurs, c'est cette démarche réflexive, analytique, qui a conduit tous les artistes de l'Action painting américaine ou de la peinture gestuelle européenne (l'artiste le plus "proche" visuellement des "repeints" de Lavier serait Soulages et ses larges coups de brosse), à extraire de toutes les pratiques de l'Histoire, ce qu'ils ont désigné en l'essentialisant comme signifié transcendantal, comme le fondement (cause efficiente) et la fin même (cause finale) de la Peinture, cette union d'un geste pure et d'une matière que le vocable touche est chargé de symboliser.

4) C'est cette même problématique que l'on retrouve dans les Brushstroke de Liechtenstein (dans un contexte temporel bien plus immédiat). Si l'une des caractéristiques du modernisme est la dialectique nécessité/nouveauté, enchaînement programmé et événement singulier, le geste (dans son sens absolu) relève de ces deux principes, il porte en lui toute l'Histoire de la peinture, toute la mémoire indicielle des corps de tous les peintres; et d'autre part, à titre de fondement de chaque nouvelle œuvre, il est événement chaque fois unique, irrépétable. C'est ce mythe de la singularité absolue, cher à ses contemporains (comme Harold Rosenberg par exemple), que Lichtenstein, artiste post-action painting, va déplacer dans ses Brushtrokes. En termes sémiotiques, que fait-il? Il transforme un signe indiciel, un indice (au sens de Peirce) en une icône, et par le jeu de ce basculement en déplace le sens, puisque c'est précisément cette dimension indicielle (définie comme "existentielle" par Peirce) qui était hypostasiée chez ces artistes.

Cette conversion sémiotique s'opère de deux façons :

1) Comme chez Lavier, mais en sens inverse, c'est ici le changement d'échelle qui marque l'écart entre le vrai coup de brosse, le coup de brosse indicielle (celui de De Kooning par exemple), et ce qui s'étale, sur ses grands formats. Ce format monumental (2,3m sur 4,6m pour Yellow and green Brushtrokes), qui entraîne avec lui l'hyperbolisation de la trace peinte, vaut à son tour comme citation, citation des grands espaces "all over" et comme mise en abîme de l'action painting en son entier, considérée comme la relation entre une suite de gestes et une surface d'inscription.

2) La deuxième opération, elle aussi symétrique des "surpeintures" de Lavier, consiste cette fois à dématérialiser la face sensible du signe indiciel. Cette matière picturale, considérée comme la vérité de l'artiste expressionniste, est ici abstraite, froidement et absurdement reprise dans le codage minimaliste de la fameuse trame pseudo-typographique. Le résultat de l'opération se cristallise en une figure paradoxale, oxymorique: celle qui donne à voir un double mouvement d'exaltation de la touche qui devient le signifié transcendant d'une œuvre dans laquelle elle est au même moment niée dans sa réalité substantielle.

Ce qui tombe ici dans cette figure, c'est la définition et le fondement idéologique même de l'Action painting et de ses représentants. Sophiste, ou simplement humoriste, et non dialecticien, Lichtenstein ne "critique" pas ce mouvement (comme le fait par exemple Rauschenberg "effaçant" De Kooning), au contraire, il donne à voir, sous sa forme hyperbolique, son signifiant majeur et, par le jeu de la répétition, il transforme cette figure de l'irrépétable et de l'authentique, en un pur simulacre ironique et privé de sens.

-3) la citation critique

Nous voici arrivés maintenant au troisième type de citation, la citation que j'appelle critique: il s'agit cette fois, à partir de la logique ternaire du signe, de déplacer ce dernier du côté du réel, ce qui a pour effet de mettre en question la relation sémiotique elle-même. Le modèle philosophique serait maintenant, après l'idéalisme et la sophistique, l'attitude cynique illustrée par la figure si actuelle de Diogène. La relation entre les deux séries de signes, les signes "citant" et les signes " cités" est donc cette fois de nature polémique, agonistique : la mise en pièces du statut symbolique du deuxième passe par la destruction de la relation triadique et donc s'attaque à la fois au signifiant et au signifié de l'élément soumis à la répétition critique.

Pour rester dans le même contexte que les exemples précédents, je prendrai ici une nouvelle fois l'exemple de l'expressionnisme abstrait. Si l'on résume sa définition comme l'union, transcendée par l'assomption artistique, d'un corps, et d'un médium, la peinture, la finalité de l'opération critique va consister à briser ce lien en s'en prenant simultanément au sujet et à la matière picturale:

1) Soit Asphalt Rundown de Smithson (1969). Pour les artistes américains de cette génération, le premier enjeu se situe dans le rapport à l'idéologie picturale dominante (à la fois dans la scène artistique et dans son relais critique) et symbolisée par la figure tutélaire de Jackson Pollock. Il ne s'agit ici ni d'Aufhebung moderniste, ni de simulacre post-moderne. Il s'agit de démontrer que le signe artistique, en tant que tel, comme objet autonome séparé, n'est plus qu'un fantôme vide de sens, qui n'a plus de prise avec la "réalité", définie comme le monde, industriel ou naturel, environnant.

Ici, c'est cette "réalité" qui se substitue, sous la forme, mécanique, non subjective ou plutôt délibérément anti-subjective, du camion vidant sa benne, au sujet expressionniste, et sous la forme, elle aussi, non artistique, industrielle, de l'asphalte coulant le long des parois de la carrière, remplaçant la coulée de peinture pure. Le dripping héroïque témoignant du combat existentiel de l'artiste dans l'espace de la toile et de l'atelier est déplacé et en quelque sorte réincarné dans le dripping anonyme et non-humain du camion situé dans un ailleurs, lui aussi banalisé et non qualifié artistiquement. C'est le même type de relation critique à la "coulée" (qui témoigne de son emprise esthétique et idéologique sur les artistes et de la nécessité impérative de son dépassement) qu'on retrouvera dans les nombreuses déclinaisons contemporaines du même thème : les Expansions de César ou certaines œuvres de Braco Dimitrijevic (ses bouteilles de lait écrasées par des voitures et s'éclatant sur la chaussée), ou encore tout l'Actionnisme viennois et sa fascination pour les fluides corporels (sang, urine, etc.).

2) Cette opposition monde artistique/monde "réel" est elle aussi caractéristique du Nouveau Réalisme. De son point de vue, il y aura donc d'un côté, la peinture, représentée par sa forme américaine ou l'Ecole de Paris, et de l'autre, la "réalité" moderne", représentée par l'univers urbain, les objets quotidiens, etc. C'est elle qui donne précisément et son nom et ses fondements idéologiques au mouvement : "Les Nouveaux Réalistes parisiens, eux, retournent à la réalité sociologique par besoin d'air pur.". Tout l'enjeu consistera donc dans la confrontation polémique des deux univers, le réel ainsi défini comme altérité positive étant chargé de vider l'expression picturale de tout contenu artistique tout en maintenant la dimension sous la forme d'une picturalité détachée de son médium. Ainsi faut-il prendre littéralement la formule suivante de Restany, qui définit exactement son programme comme synthèse disjonctive: "Les Nouveaux Réalistes considèrent le monde comme un tableau, le Grand Œuvre fondamental dont ils s'approprient des fragments dotés d'universelle signifiance. Ils nous donnent à voir le réel dans les aspects divers de sa totalité expressive." (C'est moi qui souligne)

- Premier exemple: les Tirs (1961) de Niki de Saint Phalle: de quoi s'agit-il ? Il est encore question de peinture mais ici, le spectateur est confronté à sa version basse, carnavalesque: le sujet transcendant de l'expressionnisme est ici remplacé par son double bouffon, le tireur de fêtes foraines; la fameuse coulée qui devait prouver, par sa proximité avec le corps du peintre, la continuité entre le sujet s'exprimant et le support de l'expression, soit la vérité du rapport pictural, est précisément mise à distance du corps du tireur par le dispositif et l'absolue nécessité existentielle qui les liait est à présent remplacée par son antithèse, le hasard et la farce.

- deuxième exemple: les Affiches lacérées de Hains, Villeglé, Dufrêne, Rotella :

Cette fois, nous sommes entièrement du côté de ce "réel", défini donc comme moderne et urbain; c'est "la rue" qui vient faire irruption dans le champ artistique et en particulier celui de la peinture. Si l'on considère le dispositif de production, rien de plus facile là aussi que d'établir un tableau comparatif systématique :

~Au médium pictural se substituent les couches de papier, équivalentes des "couches de peinture".

~Au geste, "lyrique" ou expressif, du peintre, se substituent les gestes banals, indifférents ou vandales de la lacération, de l'arrachage machinal du passant;

~et surtout l'artiste, singulier, unique, transcendant, est détrôné par un personnage totalement incontrôlable parce qu'anonyme et multiple, "moderne" au sens de Baudelaire et Benjamin, cet "homme des foules" cristallisé ici dans la figure de celui que Villeglé appelle (curieusement) le"lacéré anonyme".

Ce qui importe ici, et qui produit à la fois l'effet de citation et l'effet critique, c'est la relation différence/identité qui s'établit entre, d'une part, l'opposition des deux procès de production (l'agencement pictural/ le vandalisme urbain) dont l'un est l'exacte antithèse de l'autre et d'autre part, l'identité visuelle des produits respectifs de ces deux dispositifs (peinture gestuelle/affiches).

Il suffit de mettre côte à côte les "œuvres" des affichistes et celles des peintres pour constater à quel point ces oeuvres sont apparentées, à quel point les "affiches lacérées" déchirées ressemblent à un Clifford Still, à un Hartung, à un Mathieu, etc. La phrase ambiguë de Restany, "Le monde comme un tableau" prend ici un sens extrêmement précis, et mortel pour la peinture : les "tableaux" ("uniques") produits dans le champ autonome de l'art par les moyens spécifiques de ce champ existent déjà en tant que tels, ils sont déjà là, ils ont déjà été produits dans le champ du réel. Ce qui tombe, ce qui désormais se trouve ainsi frappé d'obsolescence, c'est donc tout l'appareil technique et idéologique de la peinture, ce qui faisait sa spécificité, aussi bien au niveau de la création, le couple sujet / matière, qu'au niveau de son produit fétiche, le tableau.

Que le Nouveau réalisme ait été avant tout une machine de guerre contre la peinture dominante ("La peinture de chevalet (comme n'importe quel autre moyen d'expression classique dans le domaine de la peinture  ou de la sculpture) a fait son temps. Elle vit en ce moment les derniers instants, encore sublimes parfois, d'un long monopole".), et que cette lutte soit passée par la reprise critique de l'esthétique de son adversaire, cela est démontré par un autre exemple qui sera ici mon dernier.

- All over pictural/all over objectal :

On crédite la peinture américaine de l'après-guerre de l'invention du all over, c'est-à-dire de la notion qui opposerait à la classique opposition figure/fond et à l'idée de composition l'appréhension de la totalité du champ du tableau, son "remplissage" non hiérarchisé.

Il est là aussi extrêmement significatif de constater à quel point les artistes du Nouveau Réalisme : les Affichistes déjà cités, mais aussi Deschamps (Corsets roses, 1962; plastique à la tapette, 1962), Dufrêne, Arman et César, sont tributaires d'une telle esthétique:

 - chez Arman, la saturation de l'espace et l'accumulation répétitive et non hiérarchisée des objets aboutissent au même résultat anti-compositionnel que chez les artistes américains, comme on peut le voir par exemple dans "Poubelles ménagères" (1960), "Portrait-robot d'Iris Clert" (1960), "Le village de grand-mère" (1962) pour culminer dans la fameuse exposition du Plein qui élève à la dimension de la vitrine, de la galerie toute entière, cette volonté de condensation plastique du plan d'inscription.

Cette métamorphose du all over pictural dans le all over objectal est tout aussi fondamentale dans l'œuvre du "sculpteur" César : il suffit de prêter attention à ses bas-reliefs comme les "reliefs-tôles", 1961, pour voir à quel point ils relèvent du pictural d'une part et d'autre part, à quel point l'agencement des formes obéit à cette volonté de densification du plan qu'il partage avec les peintres américains.

Je finirai par l'exemple des célèbres Compressions. Malgré leur caractère tridimensionnelle prononcée, elles n'échappent pas elles non plus à la référence picturale: leur forme parallélépipédique les donne à voir comme un agencement de surfaces planes autonomes, et donc susceptibles d'une lecture frontale. Chaque surface ainsi isolée visuellement apparaît comme un plan d'inscription dans lequel les formes, déhiérarchisées par la compression, s'interpénètrent et fusionnent selon les mêmes modalités que n'importe quel tableau all over contemporain. Proches visuellement des "boîtes" d'Arman, on pourrait facilement attribuer à leur description les propos tenus par ce dernier au sujet de ses propres œuvres : "De plus dans ces surfaces, je dis bien surfaces car même dans mes compositions volumétriques ma volonté est toujours picturale plus que sculpturale, c'est-à-dire que je désire voir mes propositions prises dans l'optique d'une surface plus que d'une réalisation en trois dimensions".

 

Miguel Egana, 11/2001

 

 

 

 

 

 

 

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Yve-Alain Bois, "Historisation ou intention: le retour d'un vieux débat", in Les cahiers du musée d'art moderne, n°22, décembre 1987, p.67.

Thomas Mac Evilley, "Histoire de l'art ou histoire sainte?", in Les cahiers…, op.cit., p.125.

Thomas Mac Evilley, ibid.

Robert Rosenblum cité par Yves-Alain Bois, op.cit.,p.63.

Citant Strezminski, Yve-Alain Bois assimile maniérisme, post-modernisme… et "art appliqué" : "L'expressionnisme aujourd'hui peut se définir comme courant qui tend à exprimer des sentiments (…) à l'aide de procédés propres à tous les mouvements artistiques passés (cubisme et futurisme compris). C'est si l'on veut bien, une sorte d'art appliqué  (utilisation de l'acquis formel d'autrui)", op.cit., p.59.

Dans un autre contexte, celui de la répétition des avant-gardes de l'après-guerre, ce seraient les deux figures contemporaines et antagonistes de Greenberg, moderniste dogmatique converti en défenseur de la tradition  (changement dont témoigne le célèbre Avant-garde et kitsch) et de Harold Rosenberg, défenseur de l'Action painting et de la théorie du commencement absolu (l'art comme deuxième naissance) qui correspondraient assez bien à ce clivage.

Cette condition sine qua non est particulièrement repérable dans le discours critique de Greenberg qui aura inventé dans le champ spécifique de la critique une sorte de micro-hégélianisme (un hégélianisme au jour le jour) pour qualifier et disqualifier les œuvres selon ce critère transformé en une sorte de "guillotine idéologique".

Et qui le différencie du modèle binaire de la sémiologie proposée par F. de Saussure.

Traduction de la définition citée par Umberto Eco, dans Le Signe, Le livre de poche, 1980,1988, p.40.

Piet Mondrian, cité dans Carsten-Peter Warncke, de Stijl, Editions Taschen, 1991, p.35.

En termes peirciens, il s'agirait d'un diagramme (forme abstraite de l'icône).

On peut retrouver ce même type de relation à une œuvre considérée tout à la fois comme un idéal et son application, un type et son token (en termes sémiotiques) dans la pratique imitative des artistes de la Renaissance qui "copiaient" les œuvres antiques considérées comme relevant de ces deux aspects: imiter un chef-d'œuvre antique voulant dire dans ce cadre dévoiler et s'approprier le système esthétique qui l'a produit.

Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Editions de Minuit, 1969, p.303.

Voir sur cet aspect, l'article de Daniel Arasse sur Le maniérisme dans l'Encyclopaedia universalis, DVD version 6, 2001. de l'E.U.

Sur la philosophie cynique, Michel Onfray, Cynismes, Le Livre de poche, 1991.

Sur cette question, G.Tiberghien, Land Art, Editions Carré, 1994, p.29 à 32.

Catalogue Les Nouveaux Réalistes, MAM, 1986, p.267.

Ibid., p.266

Pierre Restany, Les Nouveaux Réalistes, op.cit., p.264-65.

Arman, op.cit., p.265.

Par miguel-egana.over-blog.com - Publié dans : articles
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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /Avr /2010 15:59

ARBEIT MACHT FREI

Ou

« Du kitsch critique »

 

Introduction

Il s’agit d’interroger l’alliance improbable de deux notions supposées antagonistes, ici réunies : le kitsch critique. Quel sens peut bien comporter une telle association ? Dans quelle mesure s’inscrit-elle dans un débat autour de la dimension critique ou non de l’art ? Ce sont les questions que je vais essayer de poser en m’appuyant sur l’œuvre Arbeit macht Frei (1992) de Claude Lévêque.

Pourquoi ce choix ? Il renvoie à la définition minimale de ce qui peut être considéré comme une expérience critique, soit ce qui, étymologiquement, met en crise, déclenche une crise. Or cette œuvre de Claude Lévêque, chaque fois qu’elle a été montrée dans un lieu public, a suscité des réactions souvent indignées, voire violentes, a déclenché un scandale, a provoqué une crise.

Mais d’autre part, cette œuvre, par son vocabulaire plastique, son contexte historique, la personnalité de son créateur, semble relever de l’univers kitsch. La question devient donc la suivante : est-il possible pour une œuvre d’être à la fois kitsch et critique ?

Pour tenter de répondre, il convient tout d’abord de revenir sur la problématique du kitsch.

La question du kitsch

Parmi toutes les définitions possibles, trois me semblent se dégager :

a) le kitsch comme phénomène social :

Pour Greenberg : « il s’agit d’un art et d’une littérature populaires et commerciaux faits de chromos, de couvertures de magazine, d’illustrations, d’images publicitaires, de littérature à bon marché, de bandes dessinées, de musique de bastringue, de danses à claquettes, de films hollywoodiens, etc. »

Cette définition est largement sociologique, elle caractérise le kitsch moins par la spécificité de ses objets ou son esthétique que par son destinataire, le peuple, entendu comme pur agent consommateur. Quant au destinateur, ce n’est pas un sujet, c’est un producteur anonyme, redevable d’une définition purement économique ; ainsi, n’existe-t-il pas d’artiste kitsch, il y a « la société qui leur fournit une culture adaptée à leurs besoins. » et ceci sur un mode « mécanique et [qui] fonctionne par formules. »

b) l’ontologie du kitsch :

Greenberg, quand il s’attaque cette fois à l’être même des productions kitsch, se situe dans le cadre d’une problématique classique, celle de la relation de l’être à la vérité et, devenu philosophe, délivre maintenant son verdict, le kitsch c’est le mensonge ontologique, l’imposture : « C’est le domaine de l’expérience par procuration et des sensations fausses. […] C’est le ramassis des faux-semblants de la vie de notre temps». Et pourquoi le kitsch relève-t-il de l’inauthentique, du non-être ? Parce qu’il est une simple copie, l’imitation d’un original qui se dégrade en lui : «La condition préalable à l’avènement du kitsch […] c’est la présence d’une longue et riche tradition culturelle […]Le kitsch lui emprunte des procédés, des trucs, des stratagèmes, […] Il tire sa sève, pour ainsi dire, de ce réservoir d’expérience accumulée. »

Il est facile de reconnaître dans cette alliance définie comme perverse et négative du mensonge et de la copie l’antique critique platonicienne de la mimesis et de la doxa, ici confondues, toutes deux définies négativement en regard de la vérité. La critique des productions de masse se transforme ainsi en une nouvelle allégorie de la caverne dans laquelle le critique se situe du côté de la vérité, du vrai savoir sur le vrai et le peuple, le sujet du kitsch, du côté de l’imposture, de la méconnaissance, de l’illusion.

c) l’expérience kitsch :

La définition précédente, dépréciative, correspond à un point de vue extérieur, surplombant, celui du philosophe platonicien qui parle au nom de cette vérité qui n’est donc accessible qu’à lui seul. Ou, si l’on prend une interprétation sociologique, mais qui entretient une collusion avec la première, elle exprime celui du tenant de la culture élitiste en regard de la culture populaire. Elle fait l’impasse sur un autre aspect qui a été évacué par ce sociologisme philosophique, l’expérience du sujet du kitsch, aussi bien celle du spectateur que celle du créateur du monde kitsch. Or, si l’on prend en charge cette dimension niée par le discours critique, comme celui d’Adorno, qui n’y voit que la frustration d’une « vie mutilée », on peut y lire l’inversion des valeurs entre authenticité et imposture. L’expérience du sujet du kitsch se caractérise par une relation à ses objets qui est aussi loin de la distance critique de l’analyste philosophe donneur de leçon que de l’image du sujet frustré que ce critique veut bien donner de lui ; le sujet du kitsch, c’est-à-dire le peuple, qui produit ou consomme les objets kitsch, jouit, sans retenue, sans distance, sans réserve aucune d’objets précisément conçus en vue de cette finalité.

Au « monde parfait » (titre d’une exposition récente des photographes-peintres Pierre et Gilles) crée par l’esthétique kitsch correspond une jouissance qui se veut elle aussi parfaite, une relation immédiate, innocente, première, comme peut l’être, et ici la métaphore n’est pas le fait du hasard, celle propre à l’enfance, au regard enfantin ou infantile. Le monde du kitsch réintroduit les valeurs exclues par la culture élitiste, celle de facilité, de beauté immédiate, de consommation au sens quasi gastronomique du terme. Contrairement au philosophe platonicien ou à l’intellectuel critique, le sujet du monde kitsch aime donc les images et tout ce qui est de l’ordre du paraître ; il se délecte à tel point des prestiges de l’apparence qu’il va en privilégier les figures hyperboliques : matières plastiques, couleurs brillantes, paillettes, doré, surcharge décorative, etc. Même si cette esthétique ne paraît définir qu’une partie du champ des objets kitsch, lequel, on l’a vu, peut recouvrir toute la production de masse, en elle se cristallise son essence, parce qu’elle touche précisément à la réalité de la relation induite par ces objets, à savoir l’amour hyperbolique des apparences en tant que telles.

Pour résumer, et en synthétisant les deux points de vue contradictoires, le point de vue externe du critique et le point de vue interne du sujet, on dira que l’expérience kitsch (ou la jouissance kitsch, car les deux se confondent), c’est l’expérience première d’un objet défini à l’inverse comme second, secondaire, par ses opposants, c’est l’authentique expérience de l’inauthentique, la jouissance vraie d’un faux objet.

Avant-garde et kitsch

Il y a donc, d’un côté, le sujet du kitsch, celui qui jouit mais ne sait pas, et de l’autre le sujet de la vérité, celui qui ne jouit pas, mais qui est du côté du Vrai. Reste à savoir qui occupe ces deux places antagonistes. Pour le premier, on l’a vu, c’est le peuple qui assume ce rôle, le mauvais rôle. Du côté du vrai, de la vérité, la place est occupée par celui qui se définit précisément comme un critique, et dont on a vu qu’il était l’héritier du philosophe, les deux se confondant dans la figure du philosophe critique, alliance qui constitue, on le sait, le programme même de l’école de Francfort.

Or si l’alliance du philosophe et de la critique est pour ainsi dire originelle, parce que c’est en fait la vérité qui est toujours critique vis-à-vis du réel, la modernité, depuis le romantisme, a ajouté un nouveau membre à cette confrérie des amoureux du vrai. C’est l’artiste et surtout l’œuvre d’art elle-même qui possède à présent les caractéristiques qui fondaient la prééminence du discours philosophique : en elle surgit, émane, apparaît, se révèle la vérité du monde (ontologique, métaphysique, tragique, politique, etc.) et c’est l’épiphanie de cette vérité qui possède une dimension critique vis-à-vis du réel, en particulier les faux-semblants, les pseudo énoncés artistiques qui prétendent à cette même place.

Le partage s’établit maintenant ainsi, comme l’énonce le titre de l’article de Greenberg : d’un côté, l’avant-garde, figure de la vérité, de l’autre, le kitsch, figure du mensonge.

Mais, une fois fondée ontologiquement cette ligne de démarcation, une nouvelle difficulté surgit : comment la maintenir ? Comment préserver la pureté transcendante de l’œuvre vraie ?

Car, de même qu’aux temps athéniens le philosophe ne pouvait séparer son travail du combat contre la doxa, de la même façon, comme le soulignent tant Greenberg : «Là où il y a une avant-garde, on trouve en général aussi une arrière-garde. » qu’Adorno-Horkheimer : « L’art facile a accompagné l’art autonome comme une ombre. Il est la mauvaise conscience de l’art sérieux. », le kitsch et l’avant-garde forme un couple maudit, inséparable. L’art le plus autonome, le plus libre (soit la définition même de l’avant-garde selon Greenberg), dans son présent, est cerné par le kitsch et dans son avenir, il est appelé à un devenir-kitsch inexorable.

Kitsch et barbarie

C’est cette inexorable avancée du nivellement et l’affaiblissement corrélatif de l’œuvre, devenue impuissante en regard de sa mission, que la Théorie critique, qui ne se soutient que de cette contradiction même, aura eue historiquement à affronter. Or si l’on interroge maintenant ce contexte historique, on constate que ses trois grands textes canoniques : Avant-garde et kitsch, La production industrielle des biens culturels, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, sont tous produits sur fond de référence au fascisme et à la guerre.

Le texte de Benjamin date de 1936, trois ans après la prise du pouvoir par les nazis ; celui de Greenberg date de 1939, début du conflit en Europe, et le texte d’Adorno~Horkheimer est publié en 1944, ce qui signifie qu’il a donc été écrit au plus fort de la guerre. D’autre part, tous ces penseurs sont marqués par le marxisme. Enfin, on notera qu’il s’agit tous d’intellectuels juifs.

Cet environnement et la relation particulière que ces quatre esprits critiques entretiennent avec les forces d’oppression qu’ils dénoncent, donnent un ton particulier à leur analyse de l’industrie culturelle ou du kitsch et les conduit à donner de ce phénomène trois types de vérité :

- une vérité d’ordre politique :

Selon le modèle hérité de l’Idéologie allemande, elle dénonce les phénomènes kitsch comme une vaste mystification produite par l’économie capitaliste, un complot visant à masquer sa propre aliénation au peuple pour mieux le transformer, par dressage de l’imaginaire, en ce sujet soumis dont le système a besoin : «Chacun de leurs produits est un modèle du mécanisme gigantesque de l’économie qui tient au départ tout le monde sous pression, durant le travail et durant les moments de loisir qui ressemble au travail. ».

- une vérité d’ordre tragique :

A l’alternative politique aliénation vs dénonciation s’ajoute cette fois une deuxième alternative : culture ou barbarie ; le constat de la mystification du peuple se complète d’un constat concernant la culture elle-même, entendue comme valeur universelle. La possibilité que celle-ci puisse être réellement détruite, anéantie, est désormais une réalité, un programme activement mis en oeuvre par les nazis mais aussi bien les staliniens triomphants. Toutes ces énergies, engagées dans la guerre la plus destructrice qui se soit jamais produite, sont donc des forces dirigées contre l’humanité et contre l’esprit.

Mais plus grave encore, comme le constatent Adorno~Horkheimer, c’est le caractère jugé total de cette volonté d’anéantissement qui unit les sociétés européennes en état de guerre et la société américaine en état de paix, toutes deux engagées dans la même entreprise de nihilisme culturel : « L’abolition d’une culture pour privilégiée définitivement bradée n’introduit pas les masses dans les sphères dont elles étaient exclues auparavant […] mais entraîne le déclin de la culture et fait progresser l’incohérence barbare dans les esprits. »

Ainsi, à la barbarie réelle des autodafés de livres, de persécutions des intellectuels, répond, dans le monde apparemment démocratique des Etats-Unis, une barbarie toute aussi efficace mais insidieuse, celle d’Hollywood. C’est ce que découvrent les deux exilés Juifs allemands, qui n’auraient donc fui la violence nazie que pour retrouver la violence de la paix américaine, expérience qui les conduit au même diagnostic pessimiste sur l’effondrement des valeurs : « Aujourd’hui, la barbarie esthétique réalise la menace qui pèse sur les créations de l’esprit depuis qu’elles ont été réunies et neutralisées en tant que culture. » Ce constat tragique du triomphe de la barbarie, des deux côtés de l’Atlantique, cette réversibilité intégrale et monstrueuse, peut se résumer ainsi dans cette équivalence Hollywood = Nuremberg, Mickey = Hitler.

- la vérité ultime

Si derrière la vérité politique se profilait une autre vérité, tragique, si la vérité de cette vérité était la guerre, guerre contre l’humanité, guerre contre l’esprit, derrière cette deuxième vérité, se profile une troisième vérité, située au-delà même du tragique, et que seuls, en tant que Juifs, ils auraient à connaître, c’est celle de l’extermination. Soit cette vérité ultime, sensible en particulier dans les textes d’Adorno (postérieurs à la guerre), et qu’il cristallisera autour du vocable, lui aussi ultime, d’Auschwitz. Une autre équivalence s’établit alors, un nouveau raccourci qui s’énonce ainsi Mickey=Auschwitz. Le comble de la barbarie, la fin de l’humanité, voilà le fond caché, l’envers funèbre et maudit du divertissement ; ce serait cela la Vérité dissimulée sous les joyeuses séductions des faux-semblants.

Kitsch et post-moderne

Ce qu’on a appelé dans les années 80 le post-moderne a marqué, après l’épisode pop des années soixante, la confirmation des thèses de Greenberg, Adorno~Horkheimer et Benjamin ; en effet, la définition la plus générale de l’esthétique post-moderne comme recyclage, citations, séductions faciles, mélange non hiérarchisé des genres, absence de négativité, mépris de l’histoire, etc., correspond en tous points à la définition que Greenberg donna jadis du kitsch, en l’opposant donc à l’art vrai de l’avant-garde.

Mais ce triomphe du kitsch dans le territoire même qui devait rester une zone de résistance marque simultanément la disparition de l’autre terme de l’opposition ; à l’alternative contamination vs critique, collaboration vs résistance, qui forme les deux pôles de la relation kitsch vs avant-garde s’est substituée une colonisation par un des deux termes qui conduit à la disparition du pôle critique, à l’impossibilité pour la vérité de faire son apparition, de jouer son rôle épiphanique. Plus grave encore, si l’univers post-moderne marque le triomphe de ce que les platoniciens auraient appelé la sophistique, soit le règne ambigu du simulacre, pour reprendre le concept de Baudrillard, le penseur post-moderne par excellence, cela entraîne pour conséquence non seulement cette absorption décrite plus haut, mais surtout l’abandon de l’équivalence oeuvre=vérité, qui était au fondement du dispositif critique. Si l’œuvre a perdu toute relation privilégiée à la Vérité, pour retrouver son simple statut d’objet visuel, de mise en forme séduisante de l’apparence, alors toute la différence, de type ontologique, qu’elle entretenait avec les non-œuvres, les « produits » de l’industrie culturelle, tend à définitivement s’effacer au profit d’une équivalence généralisée.

Claude Lévêque artiste post-moderne et kitsch

Or, et c’était là où, après ce long mais nécessaire récapitulatif, je voulais en venir, Claude Lévêque peut être défini comme un artiste post-moderne, et à l’intérieur de cette périodisation, comme un artiste kitsch.

Esthétiquement, si l’on se réfère à ses premières œuvres, ses premières installations, aussi bien au niveau des thèmes, le monde de l’enfance, que des matériaux employés, l’utilisation de maquettes, proche des décors de théâtre et de l’art de l’étalagiste qu’il a pratiqué, mais surtout l’emploi de la lumière, alors présente sous forme de minuscules ampoules, de néons très fins, etc., Claude Lévêque met alors en place un univers qui, par son contenu, se rattache à un fonds populaire, et par sa forme, à savoir une esthétique délibérément décorative, proche précisément d’un art de la vitrine, renvoie au kitsch au double sens évoqué plus haut.

 

Disney est le kitsch

 

C’est cet univers qui, dans l’œuvre que nous analysons, va rencontrer un autre univers, celui de Walt Disney, exemplairement kitsch :

- c’est un « monde parfait » comme l’entendaient Pierre et Gilles, monde issu de l’imaginaire qui doit s’entendre au sens propre du terme, puisqu’il parvient à coloniser des territoires réels, comme l’indiquent les dénominations : Disneyland, Disneyworld, etc.

- C’est un univers second, un imaginaire de deuxième main; toute l’entreprise des studios Disney constitue un vaste remake, un recyclage de tout le fonds mythologique, folklorique, littéraire, qui constitue l’imaginaire occidental européen ;

- c’est une production industrielle et qui se revendique comme tel, Disney étant l’un des leaders mondiaux de l’industrie du divertissement ;

- c’est le monde de l’enfance, soit selon les deux points de vue développés plus haut, le monde de l’expérience la plus intense, parce que première, et simultanément le lieu de la plus grande aliénation, parce qu’ici c’est un imaginaire pris à sa source, piégé dans sa plasticité, un esprit encore informe qui est délibérément pris en charge par l’industrie culturelle.

Kitsch et négativité : Arbeit macht frei

Aussi bien l’univers de Claude Lévêque que celui de Disney relèvent donc du kitsch, le premier en tant qu’appropriation personnelle et légitimée artistiquement (par une avant-garde qui a renoncé à sa différence) et l’autre, au premier degré, en tant qu’industrie culturelle en action.

L’œuvre de Claude Lévêque est réalisée dans son matériau de prédilection, le néon, soit un support kitsch par excellence, car plastiquement, il délivre une couleur délivrée de toute contamination par la matière, une couleur innocente, toujours « jolie », et qui, socialement, renvoie au monde urbain. Ses connotations sont publicitaires, festives et urbaines, elles évoquent les enseignes lumineuses, le monde nocturne, toute une modernité décalée, résolument artificielle, qui culmine dans le simulacre de ville qu’est Las Vegas, un des lieux les plus kitsch du monde.

Au niveau de ce qu’on pourrait appeler la dimension iconographique, l’œuvre fonctionne à l’aide de deux éléments qui se trouvent ici confrontés ; chacun étant une sorte de logo :

- le premier est la reproduction du logo officiel de Disney en France, cette reproduction au dessin tremblé marquant la réappropriation subjective d’un signe industriel, en quelque sorte la « marque de fabrique » de l’auteur, son propre « logo » ; son contenu sémantique, simplifié, pourrait se résumer à la formule suivante : «Mickey est une promesse de bonheur» ;

- l’autre logo, c’est la devise sinistre (reprise des usines I.G. Farben) imposée par le non moins sinistre général SS Theodor Heicke qui fut le véritable organisateur de l’administration concentrationnaire nazie, sur le portail d’entrée des camps de concentration et d’extermination, en particulier celui du camp d’Auschwitz, « le travail c’est la liberté », dont la signification peut être considérée comme l’exact inverse de la précédente, « ceci est une promesse de malheur », du pire des malheurs.

Cette œuvre fonctionne donc de façon oxymorique, sur la rencontre imprévue de deux signes les plus antagonistes qui soient, l’univers disneyen et américain de l’enfance, du divertissement, du loisir ; l’univers thanatique et européen du travail jusqu’à la mort, de l’extermination. D’un côté, le camp de loisir, de l’autre, le camp de la mort.

Cette œuvre, kitsch par son esthétique (il suffit d’imaginer, et il y en a sans doute beaucoup, un spectateur qui ne comprend pas ou ne connaît pas la formule, pour qu’elle perde toute sa charge provocatrice et émotionnelle) s’avère donc critique par sa structure et tragique par son contenu. Elle relève donc du kitsch critique et l’on peut analyser son mode de fonctionnement de la manière suivante, selon trois moments :

a) Séduction du kitsch :

- au premier niveau, celui de l’appréhension sensible, la première expérience du spectateur est celle d’un médium séduisant, le néon coloré, l’œuvre peut donc être qualifiée de kitsch au sens défini plus haut d’expérience jouissive, de jouissance de l’apparence ;

- à un deuxième niveau, si l’on s’en tient à la première des deux citations visuelles ici assemblées, ce qui est donné à voir possède l’aspect rassurant de la reconnaissance d’un signe familier et sympathique, celui du personnage de Mickey, qui correspond à l’un de ces produits de la culture de masse analysés et dénoncés par Greenberg et consorts ; l’accord est donc total entre le signifiant, gai et engageant, et le signifié, porteur des mêmes valeurs.

- Un troisième niveau, qui correspond à la perception de l’écart entre le graphisme, industrielle et parfait, attendu, soit le véritable logo disneyen, et le caractère un peu maladroit du dessin présenté, ne fait que confirmer les connotations infantiles précédentes : tout porte à croire qu’il s’agit d’un Mickey dessiné par un enfant, soit une confusion totale du destinataire et du destinateur, une osmose parfaite qui anticipe déjà l’intégration à laquelle l’invite la souris publicitaire.

b) Déception :

Dans un deuxième temps, se met en place le mécanisme déceptif, l’irruption de cette négativité  qui nous fait passer dans le registre critique : c’est le rôle joué par la figure de l’oxymore, qui vient casser la jouissance visuelle du personnage de Mickey et du monde auquel il participe, en y introduisant l’horreur d’un autre message, Auschwitz, signe tout aussi célèbre que le premier mais appartenant à un registre antagoniste, cette contradiction sémantique étant redoublée par celle créée par la tension entre le support, le néon ludique, et son signifié, le message nazi. Ce deuxième moment illustrerait ce qu’on pourrait appeler le « retour de l’histoire », retour violent d’un refoulé maudit, dans le présent éternisé du « monde parfait » et ludique de l’enfance.

c) Prise de conscience

En troisième lieu, et ici il faut s’appuyer sur les déclarations d’intention de Claude Lévêque : « l’idée était de lutter contre l’oubli…», le spectateur découvre ou est censé découvrir un message sous-jacent qui peut se résumer ainsi : la culture du divertissement fait oublier la vérité tragique de l’histoire, la régression industriellement organisée dans le monde d’une enfance mythifiée et d’une animalité faussement amicale n’est là que pour faire oublier le monde réel des hommes, dominé par la violence.

De nouveau, cinquante ans après Adorno, le monde hollywoodien de Mickey, ce « monde parfait » qui est aussi jusqu’à un certain point celui de Claude Lévêque, artiste lui aussi kitsch et infantile, est dénoncé comme un gigantesque faux-semblant, une machiavélique imposture, un simulacre qui ne sert qu’à masquer une vérité qu’ici l’artiste, au prix de la violence de la mise en crise, se fait ici le devoir de révéler.

On le voit, le message de Claude Lévêque, ou plutôt de son œuvre, et c’est ce qui en fait la singularité parmi tant d’œuvres se prétendant elles aussi « critiques », se définit comme rigoureusement homologue, se confond avec le discours de la théorie critique, en particulier celui d’Adorno, que nous avons vu plus haut. Il constitue une sorte d’équivalent visuel de cette dernière, d’abord par son mode de fonctionnement, mais celui-ci est propre à toutes les œuvres dites « critiques », mais surtout par ce qu’il en exprime, au-delà du simple mécanisme de la dénonciation « politique », toute la face tragique, métaphysique, celle qui donne aux écrits adorniens cette radicalité et ce ton apocalyptique qui le distingue de ses successeurs.

Auschwitz et sa représentation

Reste à analyser maintenant le feedback du dispositif, tenter de comprendre la violence des réactions suscitées du côté de certains spectateurs :

Au-delà des effets logiquement programmés par l’œuvre, dont toute la rhétorique, aussi simple qu’efficace, est mise en place dans ce but, il me semble que le véritable enjeu se situe précisément, et j’en reviens une nouvelle fois au thème de cette intervention, à la relation, considérée comme oxymorique ou non, comme légitime ou non, entre dimension critique et expérience kitsch.

- deux attitudes sont ici possibles vis-à-vis de cette alliance improbable:

a) - la première considère comme essentielle et non négociable la relation entre forme et contenu ; à un contenu dont on répète qu’il a à voir avec la vérité même correspond un type de forme, une classe d’artefacts, soient les œuvres d’art au sens traditionnel du terme ; ainsi à un contenu défini à l’avance comme tragique correspondrait une forme définie selon certains critères (la noblesse, la grandeur), et inversement, car chaque mode a sa place, un message frivole trouverait son support dans un genre qualifié de mineur ;

b) - la seconde, qui tout en s’éloignant d’elle, a gardé du modernisme l’essentiel, à savoir la prétention à la vérité, se fonde au contraire sur l’indifférence au médium et sur la non-différenciation voire la disparition de l’opposition entre avant-garde et culture populaire.

Cette opposition, qui, depuis l’avènement du pop art et de l’art des années 80, a perdu une grande partie de sa virulence, et ne fait que marginalement débat, s’est trouvée relancée par la nature particulière du message qui est ici en charge de l’œuvre.

Le message transmis par le signifiant Auschwitz, comme porteur de la signification : « barbarie absolue », est un signifié tellement massif, tellement extrême qu’il est devenu, au-delà de son importance éthique et métaphysique, un véritable enjeu esthétique, ou pour être plus précis, le lieu d’une interrogation métaphysique voire théologique sur la possibilité ou non d’une mise en forme esthétique. En un mot, la question posée par Auschwitz (à l’art et aux artistes) serait la suivante : quelle forme, quel support peuvent-ils être à la hauteur d’un tel contenu, d’un signifié si écrasant ?

L’opposition relevée plus haut correspond aux deux réponses à cette question, déterminant deux attitudes qui vont périodiquement s’affronter et donner lieu à des débats souvent très violents.

Du sublime

Chez les tenants de la première, nous retrouverons une nouvelle fois Adorno et son définitif «écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes.» Le triomphe terminal de la barbarie signifie ici la fin de toute expression, l’impossibilité qu’une expression esthétique puisse désormais avoir un sens humain, une validité quelconque. Ce n’est évidemment pas un hasard si cette sentence tragique provient d’un contempteur de l’imposture de l’art de masse et d’un défenseur de la transcendance de l’art autonome. Le constat pessimiste qui était le sien vis-à-vis de l’industrie culturelle s’est élargi : l’imposture qu’il dénonçait jadis comme intrinsèque à cette dernière se serait en quelque sorte étendue à toute forme d’art, y compris l’art autonome. Celui-ci serait devenu à son tour mensonger, incapable de jouer son rôle classique de porte-parole du sens ; quant à la transcendance, désormais orpheline de support, elle se serait à jamais déplacée du côté d’une Vérité devenue définitivement incommunicable, inaccessible.

Du kitsch tragique

A l’inverse, une autre lignée s’est mise en place, regroupant ceux qui pensent que n’importe quel support, voire précisément les supports les plus éloignés d’une quelconque transcendance esthétique, sont susceptibles de porter le poids, la charge du plus lourd des signifiés.

A l’origine, on trouve la formule, provocatrice mais prophétique, du chanteur « engagé » Jean Ferrat (dont le père, Juif polonais, est mort à Auschwitz), dans sa chanson « Nuit et brouillard », écrite en pleine vague yéyé : « je twisterai les mots s’il fallait les twister/Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. »

Jean Ferrat, dont les paroles se déclinent encore dans le rythme noble de l’alexandrin, ne fit pas de twist mais c’est presque exactement son programme que Serge Gainsbourg, en 1975, mis en œuvre dans un album qui fut très mal reçu et n’eut que très peu de succès, intitulé « Rock around the bunker» ;

Un peu plus tard, en 1988, en plein triomphe du post-moderne, le groupe new wave Les Rita Mitsouko, invente une figure qui les rapproche de Claude Lévêque, une sorte de kitsch sans doute critique mais surtout tragique, exemplairement illustré par la chanson Le petit train et le clip qui lui sert d’illustration. La version de Catherine Ringer, dont le père, Juif polonais, fut un rescapé d’Auschwitz, mélange les paroles rassurantes d’évocation champêtre et les allusions de plus en plus explicites aux « trains de la mort ». Ce mélange oxymorique de frivolité et de tragique, sensible à la fois dans les paroles et dans le chant de l’interprète, qui passe d’un ton guilleret au cri le plus intense, est renforcée par la forme visuelle du clip réalisé selon l’esthétique indienne de Bollywood, laquelle, il est inutile de le préciser, correspond à une version superlative du kitsch.

Conclusion ?

Il n’y a pas, il ne peut y avoir de conclusion, de terme clôturant un tel débat, un si terrible différend. Je laisserai donc ici la parole à Walter Benjamin, le héros tragique de la théorie critique. A la fin de son article sur L’œuvre d’art…, il envisageait, comme dernier sursaut face au déferlement nazi, lequel avait perverti l’art en « esthétisant la politique », de retourner la formule en « politisant l’esthétique » ; transposé dans notre cadre de référence, cela donnerait la formule suivante : au devenir-kitsch du tragique on peut tenter de répondre par le devenir-tragique du kitsch ; c’est ce programme que l’œuvre de Claude Lévêque, et celles qui sont dans la même lignée, s’est donnée, me semble-t-il, pour tâche d’accomplir.

                                                                                 

                                                                                                                      Miguel Egaña,

07/2007-8

 

CLEMENT GREENBERG, Art et culture, Paris, Macula, 1988, traduit par Ann Hindry, p. 14.

Ibid., p.16.

Ibid.

Ibid., p. 17.

Ibid.

Cette expression est le sous-titre de l’ouvrage Minima moralia, Paris, Payot, 2003.

CLEMENT GREENBERG, op. cit., p. 15.

MAX HORKHEIMER, THEODOR WIESENGRUND ADORNO, La Dialectique de la raison, fragments philosophiques, Paris, 1974, traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz, p. 144.

CLEMENT GREENBERG, op. cit., MAX HORKHEIMER, THEODOR WIESENGRUND ADORNO, op. cit., WALTER BENJAMIN, Oeuvres, tome 3, Paris, Folio-Gallimard, 2003.

MAX HORKHEIMER, THEODOR WIESENGRUND ADORNO, op. cit., p. 136.

Ibid, p. 169.

Ibid., p. 141

Ancien chef de la sécurité d’I.G. Farben.

Pour répondre tardivement à une hypothèse d’un des participants du colloque relative au caractère toujours subversif de l’humour, je ferai remarquer ici le caractère incontestablement humoristique de la devise nazie : un humour « sadique » (comme le pratiquent souvent les tortionnaires sadiens) est toujours possible : à l’humour défensif des « esclaves » (le fameux humour juif par exemple) répond symétriquement l’humour souverain des Maîtres.

Sur cette disparition du temps dans l‘univers infantile du jeu, les réflexions de GIORGIO AGAMBEN sur le monde des jeux (qui préfigure exactement les camps de loisirs disneyens et autres) dans le Pinocchio de CARLO COLLODI, cf. GIORGIO AGAMBEN, Enfance et histoire, Paris, Payot-Rivages, 1998.

Communication personnelle.

Cette œuvre pourrait être considérée, à l’échelle individuelle, comme une sorte d’autocritique, c’est-à-dire un retour sur l’illusionnisme kitsch des premières œuvres de l’artiste et marquerait le passage à la période suivante, beaucoup plus sombre ; plus largement, elle serait symptomatique du passage des années quatre-vingts post-modernes, ludiques, frivoles, pratiquant le kitsch et l’oubli de l’histoire sur un mode volontairement irresponsable et amnésique, aux années quatre-vingt-dix, néo-modernes, marquées par le retour du « politique » et de la dimension critique.

Mais la déclaration d’intention vaut comme prosopopée de cette dernière.

On comparera la pauvreté des réflexions actuelles à la profusion des discussions engagées alors autour du post-modernisme dans les années quatre-vingts, dont témoignent par exemple les textes réunis dans le catalogue emblématique La mode, la morale, la passion, éditions du centre Georges Pompidou, 1987.

Mais aussi aux philosophes et à la communauté juive elle-même, comme en témoigne l’ouvrage du philosophe JAN JONAS, Dieu après Auschwitz, Paris, Rivages, 2000.

THEODOR LUDWIG WIESENGRUND ADORNO, Prismes, Critique de la culture et de la société, Paris, Payot, 1953, 1986, p. 23.

Reprenant la formule « poétique » utilisée par les nazis pour qualifier la « solution finale » et qui fut déjà le titre du film documentaire d’Alain Resnais sur les camps.

Par miguel-egana.over-blog.com - Publié dans : articles
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